Monsieur Patrick Bernasconi

Un entrepreneur au CESE.

Chers Lecteurs,

Dans la continuité de la série de portrait, une nouvelle personnalité vient s’immiscer dans la galerie des portraits qui jalonnent les lieux de pouvoir de la présidence de la République française.

La personnalité avec laquelle je vous invite à faire connaissance débute dans les années 80 en entrant, le BTS en poche, dans l’entreprise de travaux publics familiale normande. Il en prendra la tête à l’âge de trente ans en la développant et la transformant.

C’est dans ces année-là que son engagement syndical prend forme en entrant au sein de la FNTP. Il en deviendra le délégué régional pour la Normandie en 1993. Ce qui le portera l’année suivante à la présidence du syndicat des Canalisateurs de France.

Ce qui le porte en 2005 à entrer au Bureau exécutif de l’organisation syndicale et patronale du MEDEF en tant que président de la FNTP. C’est dans cette continuité qu’il prendra la tête de la vice-présidence du MEDEF entre 2013 et 2015. Un parcours tracé à l’aide de l’esprit d’équipe et de cohésion de groupe.

C’est dans la recherche de ce but qu’il présente sa candidature et qu’il est élu à la présidence du Conseil économique social et environnemental en décembre 2015.

Je vous laisse découvrir un nouveau portrait d’une personnalité centrale de l’État, méconnue du grand public : le président du Conseil économique social et environnemental, Monsieur Patrick Bernasconi !

CESE Pleniere 24 juin 2020
M. Patrick Bernasconi, président du Conseil économique social et environnemental – ©crédit photo : Katrin Baumann.

Compte-tenu du contexte pandémique que nous connaissons, la réalisation de ce portrait avec Monsieur Patrick Bernasconi a été réalisé dans son bureau du Conseil économique social et environnemental, avec les règles de distanciations sociales en vigueur, le 22 juillet 2020. 

Bonne lecture !

@romainbgb – 03/08/20

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Biographie de Monsieur Patrick Bernasconi :

*1955 : naissance à Domjan (Manche).

*1979 : diplômé de l’École Spéciale des Travaux Publics (ESTP).

*1980 : rejoint l’entreprise familiale « Bernasconi » à Domjan (Manche).

*1985 : prend la direction de l’entreprise familiale et la transforme en « SARL Bernasconi TP ».

*1993-1996 : délégué régional pour la Normandie de l’organisation professionnelle des Travaux Publics (Fédération nationale des travaux publics, FNTP).

*1996-2004 : administrateur et président du syndicat des Canalisateurs de France.

*2005-2013 : président de la Fédération nationale des travaux publics (FNTP).

*2006 : nommé Chevalier dans l’Ordre National de la Légion d’Honneur.

*2010-2013 : membre du bureau exécutif du MEDEF.

*2010 : devient membre du Groupe des entreprises et de la section Aménagement durable du territoire du Conseil économique social et environnemental.

*2013-2015 : Vice-président délégué du MEDEF en charge des mandats, des branches et des territoires et en charge de la modernisation du Réseau.

*2014 : nommé vice-président du Conseil économique social et environnemental.

-nommé Officier dans l’Ordre National du Mérite.

*déc. 2015 : élu président du Conseil économique social et environnemental.

***

A quoi rêvait le petit Patrick lorsqu’il était enfant ?

« À Zorro [Rires].

« Blague à part j’aimais beaucoup les avions. L’aviation, tout ce qui était espace, m’attirait beaucoup. Quand j’étais petit, j’étais plus un enfant des champs. Je passais mon temps à courir la campagne. Mon terrain de jeu c’était vraiment toute la campagne environnante. Les ambitions personnelles, ou autres, sont venues beaucoup plus tard. Une certaine forme d’insouciance régnait en moi. Je vivais le moment présent [Rires]. »

Quel souvenir gardez-vous de vos années d’études de BTS ?

« De très bons souvenirs. L’École spéciale des Travaux Publics était à Cachan, au sein de l’École Eyrolles. J’y étais pensionnaire. Nous étions quelques-uns dans ce cas. J’avais ma chambre qui donnait sur le terrain de football.

« C’était une bonne école, qui formait bien au métier. On savait qu’à la sortie personne n’aurait de souci pour trouver du travail. Que ce soit l’École d’ingénieur ou l’École Eyrolles, les deux avaient une très belle renommée. »

Vous débutez votre parcours professionnel en entrant dans l’entreprise familiale. Comment avez-vous vécu cette période ?

« C’était le début des ordinateurs portables avec les Hewlett Packard qui avaient 16Mo de mémoire. Ceci fonctionnait avec un système un peu particulier. La première chose que j’ai faite est de mettre toute l’entreprise sous informatique, et ce dès le début des années quatre-vingt. J’ai mis en place toute une comptabilité analytique, prévision de chantiers, payes… Tout était intégré. Tout cela dans un ordinateur portable qui avait bien moins de mémoire qu’en a mon téléphone portable aujourd’hui [Rires]. Cela a fonctionné très bien.

« Pour apprendre comment marche une entreprise, c’est une bonne école. Tant que vous n’avez pas compris tous les tuyaux et toute la tuyauterie, vous ne pouvez pas faire. Puis j’ai commencé à aller plus sur le terrain pour accompagner l’entreprise. »

A trente ans vous prenez la direction de l’entreprise familiale. Sacré challenge ?!

« Mon père a voulu très tôt assurer la suite. Je lui en suis vraiment très reconnaissant. Il m’a fait confiance très tôt. Il nous a permis de reprendre l’entreprise dans des conditions tout à fait exceptionnelles. Ce qui était une chance.

« La direction, je l’ai réellement prise qu’au tout début des années 90 à un moment où l’économie plongeait dans la crise (1992-1993). Il a fallu restructurer l’entreprise. C’est donc véritablement là que j’ai repris les choses en mains, en réorganisant totalement l’entreprise, en la modernisant, en refondant les équipes.

« Le changement de la dénomination a eu lieu en 1985. Il faut savoir que mon père était en nom personnel, ce qui est quand même quelque chose qui est incroyable. On est donc passé en société, l’entreprise est devenue Bernasconi TP. La transmission s’est faite là. La transmission opérationnelle, effective, elle s’est faite au tout début des années 90. Ce correspondait bien à mon engagement syndical et professionnel. J’ai commencé à regarder les choses un peu différemment.

« 1993, c’est la crise. Je transforme l’entreprise. Il y a un marché dans le domaine de l’induction de l’eau. De l’eau potable, de l’assainissement, de tout ce qui est réseaux d’eaux en Basse-Normandie ; les marchés avaient été divisés par deux sur cette période. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à penser que l’on s’en sortirait plus collectivement qu’individuellement.

« J’ai convaincu l’ensemble de mes collègues patrons de mener une opération de recensement des réseaux d’eaux. C’est la première expérience de recensement de réseaux d’eaux qui a eu lieu en France. On avait mis en place un partenariat avec le Conseil général de la Manche. Je suis ainsi allé chercher tous les retraités que je connaissais bien, qui venaient de partir à la retraite et je leur ai demandé d’aller faire un tour dans les greniers de la D.D.A, dans les syndicats. Ils ont recensé des milliers et des milliers de tronçons d’eaux. On a ressorti un inventaire des réseaux d’eaux de tout le réseau de toute la Manche qui était absolument remarquable. Ce travail, on en a fait profiter le Conseil général de la Manche, qui était en charge et avait bien évidemment une responsabilité sur toute la politique de l’eau, en lien avec les agences de l’eau.

« C’est ainsi que l’on est parvenu à doubler les investissements dans ce domaine dans le département : en l’espace d’un an ou deux on est revenu à ce que l’on avait avant. C’est l’illustration de l’intérêt d’une. Une action individuelle, c’est la remise à niveau de mon entreprise. Une action beaucoup plus collective, c’est celle-là. »

Que retenez-vous de votre rôle de délégué régional pour la Normandie de l’organisation professionnelle des Travaux Publics ?

« Ils étaient à la recherche de jeunes. Ils m’ont proposé de devenir administrateur du syndicat et très rapidement, un peu plus tard, j’en ai pris la présidence. Au début, quand on s’engage, on ne pense pas que l’on va y consacrer autant de temps. On y va d’abord par intérêt plus personnel, pour l’entreprise. Petit-à-petit on se pique à la chose collective, à l’intérêt général. Ce qui peut vous emmener loin [Rires].

« Je retiens beaucoup de rencontre et l’état d’esprit qui a prévalu au sein de ce syndicat. Il représentait vingt pour-cent de l’activité des travaux publics, ce qui n’est pas négligeable. Il rassemblait toutes les entreprises de France qui faisaient des réseaux d’eaux, d’assainissements, de tout ce qui était réseaux, gaz. On pouvait être extrêmement concurrents lorsqu’il s’agissait de nos affaires mais extrêmement collectifs et défenseurs de l’intérêt général pour le syndicat.

« Ce que je retiens c’est qu’il y avait toujours une ambition très forte sur le métier, sa qualité et sa reconnaissance. Ce qui c’est toujours fait avec un état d’esprit extraordinaire, je retiens, cet état d’esprit positif qui cherche à tirer les choses vers le haut. Il m’est toujours resté en fait [Rires].

« C’est le début, l’apprentissage. Quand on arrive dans une organisation, on apprend que l’on a des liens avec des agences, avec des ministères, avec d’autres structures. Savoir comment fonctionne un réseau, c’est tout l’apprentissage du syndicalisme patronal professionnel. Ce fut un moment passionnant qui a duré neuf ans. »

Comment avez-vous vécu votre élection de président de la Fédération nationale des travaux publics ?

« C’est mon prédécesseur qui m’en avait parlé. Je ne m’y attendais pas trop.

« Après réflexion, je me suis porté candidat. Il a fallu faire campagne. On est arrivé d’ailleurs à égalité au premier tour. Il a fallu revoter un mois plus tard pour départager les deux candidats qui étaient en lice à l’époque. Après, il a fallu rassembler et porter la Fédération Nationale des Travaux Publics pendant neuf ans. Quand vous devenez canalisateur, vous devenez administrateur de la FNTP. Vous entrez dans un certain nombre d’arcanes des administrations du pouvoir public. Quand vous devenez président de la FNTP, vous devenez membre du Bureau du MEDEF, au Comité exécutif du MEDEF, ainsi de suite… C’est comme cela que je suis arrivé ensuite au Conseil exécutif du MEDEF en 2005, en même temps que Laurence Parisot. En fait le siège du président de la FNTP est un siège au sein du MEDEF. En arrivant à la présidence de la FNTP je suis donc arrivé au Bureau du MEDEF. »

De 2005 à 2013 vous avez été membre du Bureau Exécutif du MEDEF. Comment s’est produit votre rencontre avec Laurence Parisot ?

« Avec Laurence Parisot tout c’est très bien passé pendant mes neufs années de mandat à la tête de la FNTP.

« J’ai été un négociateur pour le MEDEF pendant un certain nombre d’années. C’est à la suite de l’affaire Denis Gautier-Sauvagnac qu’elle m’a proposé d’assurer un certain nombre de négociations. Dont celle très importante de la représentativité syndicale, qui a été une négociation assez lourde. Tout le monde la disait impossible à l’époque. On a réussi à s’en sortir. J’ai fait plusieurs fois la négociation de l’assurance chômage.

« Une autre aussi très importante, celle du 11 janvier 2013 sur la sécurisation de l’emploi. Une très grosse réforme, là aussi très compliquée. C’est là où j’ai beaucoup côtoyé les partenaires sociaux, rencontré des personnes. Ce sont elles qui sont venues me chercher pour me proposer de venir prendre la suite au CESE en fait. C’est un sujet qui en amène un autre. Le CESE, je n’y pensais pas forcément. »

Que retenez-vous de votre mandat de vice-président délégué du MEDEF en charge des mandats, des branches et des territoires et en charge de la modernisation du Réseau ?

« Je suis arrivé avec Pierre Gattaz. Nous avons été concurrents au moment de l’élection, en 2013. On a fait alliance avec Pierre Gattaz. On a pensé que c’était mieux pour le Mouvement de le faire comme cela que de faire une bagarre jusqu’au bout. Il faut savoir aussi être raisonnable dans la vie [Rires].

« J’ai fait deux années de mandat avec Pierre Gattaz jusqu’à ce que je prenne la présidence du CESE. C’est là où j’ai laissé mes mandats au MEDEF. J’ai démissionné pour me lancer dans la présidence du CESE pour une raison déontologique. De cette époque, je retiens beaucoup d’heures de négociations et la rencontre des partenaires sociaux. Ça c’est vrai ! Cela a été une ouverture à un monde que je ne connaissais pas du tout. Toutes ces années passées à la tête de la FNTP sont aussi très marquantes pour moi. C’est Une très belle fédération que l’on a modernisée. Il y avait pas mal de choses à faire et c’est vrai que cela a été une belle aventure.

« Une période où j’ai connu deux cycles en fait. Le premier cycle de croissance, jusqu’en 2008 (depuis 2005). On cherchait à embaucher partout. On a multiplié les actions afin de recruter des jeunes. C’était passionnant. Ensuite l’on a connu le second cycle avec une période de crise avec la crise financière de 2008. Il a fallu gérer deux périodes très différentes. En terme d’expérience c’est très riche. Ce sont le MEDEF et mes négociations avec les partenaires sociaux qui m’ont emmené jusqu’ici. »

Vous êtes élu en 2015 président du Conseil économique social et environnemental. Comment avez-vous vécu ce moment solennel ?

« J’étais déjà conseiller au CESE pour le MEDEF. Je travaillais à la section de l’aménagement du territoire. Je ne pensais pas du tout à la présidence de l’Institution lorsque l’on est venu m’en parler pour la première fois. J’étais surpris. Je ne m’attendais pas à un tel projet. Quand j’ai compris les raisons pour lesquelles ils le faisaient j’avais dit : « Pourquoi pas mais il faut mettre en place un projet ici, au Conseil économique, sociale et environnemental, pour l’Institution. » L’idée était de sortir l’Institution de sa torpeur et de la faire renaître. C’est un gros challenge, porté avant tout par un collectif. Je leur avais dit une fois que le projet sera monté, je vous reposerai la question est-ce que vous souhaitez toujours me voir à la tête ou pas ?! [Rires] Ça c’est fait en confiance, collectivement ; dans une démarche différente de celle du président sortant.

« C’est la première fois qu’il y avait une élection avec plusieurs candidats. Ce qui a donné lieu à une campagne d’un an, loin d’une petite campagne. On voulait monter quelque chose d’assez nouveau. Notre projet était de remettre l’Institution dans le jeu institutionnel pour faire en sorte qu’elle soit davantage regardée, écoutée. Qu’elle soit aussi plus connue du grand public parce que, comme ses consœurs du Conseil d’État ou Conseil Constitutionnel, elle a le même défi de notoriété. Le deuxième pilier de ce projet collectif, c’était de faire en sorte que nos avis soient davantage repris.

Enfin, l’objectif était d’ouvrir l’Institution à la participation citoyenne sous différentes formes, pétitions, plateformes citoyennes ou voire tirage au sort comme cela a pu être le cas avec la Convention citoyenne sur le climat.

« A l’époque, ce projet d’ampleur a été perçu comme une remise en question de l’Institution très lourde et très forte. Et C’est vrai qu’aujourd’hui l’Institution a considérablement évoluée. Sa notoriété aujourd’hui est tout autre : Le Conseil économique, social et environnemental on en parle ! Ce qui n’était pas assez le cas auparavant. »

Comment appréhendez-vous votre expérience de président du Conseil économique social et environnemental ?

« Je suis garant de l’Institution. Une Institution de la République, qui n’est ni un lobby ni un Think-tank. Nous sommes une assemblée institutionnelle qui a pour objet de porter des compromis, d’éclairer les pouvoirs publics.

« Je dois donc veiller au bon fonctionnement de cette assemblée ; à sa capacité à sortir ses compromis. De par sa composition, les conseillers du CESE proviennent tous d’associations, d’organisations et d’univers très différents, opposés, mais qui, lorsqu’ils siègent au sein de cette assemblée, parviennent à construire ensemble les consensus nécessaires à l’intérêt général. Être Président du CESE, c’est veiller au bon fonctionnement de l’Institution, afin d’atteindre le projet de mandature sur lequel je me suis fait élire.

« C’est le sens de ma mission ; que je m’efforce de mener de manière collective. C’est essentiel car je crois beaucoup au collectif. On a toujours l’impression qu’on perd du temps avec le collectif mais, en général, à l’arrivée on y gagne souvent ! Une fois que vous avez fait partager vos convictions et que globalement il y a une adhésion sur ce qu’il faut faire, c’est évidemment plus simple. »

Quel message souhaiteriez-vous faire passer aux Français face à cette ignorance totale de cette noble maison qu’est le CESE ?

« Notre rôle ici, c’est de s’assurer que les Français sachent que cette maison est la leur. Qu’ils s’y sentent associés, car nous sommes l’Institution de la société civile.

« D’abord parce que le CESE rassemble les adhérents des plus grandes organisations socio-professionnelles, syndicats, associations et ONG françaises, ensuite parce que, grâce à la démarche d’ouverture aux citoyens avec des expériences de démocratie participative que nous avons engagée depuis 5 ans désormais, nous parvenons à toucher le plus grand nombre : En tirant au sort des citoyens, en traitant des pétitions citoyennes, en organisant une Convention citoyenne. Depuis 5 ans mon action a consisté à réformer en profondeur l’Institution, à pousser les curseurs de l’ouverture aux citoyens. Désormais, notre action collective est tournée vers l’adoption du projet de réforme, qui vient consolider tout ce que nous avons entrepris, renforcer notre mission et nous donner les moyens d’être ce trait d’union entre la société civile et les pouvoirs publics.

« Ce changement de regard porté sur le CESE, On est vraiment en train de le percevoir. Par exemple, si vous regardez les baromètres, pour la première fois nous faisons notre apparition. J’attends le prochain avec impatience. Je suis certain que l’on va faire un bond.

« De la même manière, La venue du Premier ministre, à peine nommé est un signal très important, vis-à-vis de notre Institution. J’ai un lien très direct, que ce soit avec le président de la République ou le Premier ministre ; Sur les sujets importants, le lien existe. Il est important, il est reconnu. C’est essentiel.

« Au-delà de ça, le CESE a toujours fait face à des critiques qui ne sont pas nouvelles, et qui souvent, sont adressées aux corps intermédiaires. Il y a une défiance qui peut parfois s’exprimer contre les corps intermédiaires, mais qui dans le fond est une défiance envers la démocratie en général. C’est d’ailleurs significatif de voir que des pays qui transigent avec la démocratie s’attaquent d’abord aux corps intermédiaires pour saper le fondement d’institutions démocratiques.

« Je vais prendre un exemple, lorsque vous regardez le Brésil de Jair Bolsonaro. Les deux premières choses qu’il fait : c’est de supprimer le ministère de la Culture puis le CESE. Pourquoi ? Parce qu’en fait la culture et les corps intermédiaires, quand on veut exercer le pouvoir d’une certaine façon, on peut les considérer comme des empêchants.

« Alors que quand vous regardez des pays qui s’ouvrent à la démocratie, ils sont assez nombreux, là c’est intéressant. Ils s’aperçoivent que la société civile dite organisée, elle n’est pas si organisée que cela. Ils ont pour beaucoup en face d’eux des chapelles, qui défendent leurs lobbies et qui ne se parlent jamais. Ils réfléchissent beaucoup à mettre ce type d’outils en place pour faire en sorte que leurs corps intermédiaires sortent de ces querelles de chapelles pour essayer de construire des choses ensemble. Et pour cela à qui s’adressent-ils ? A la France.

« Aujourd’hui, avec l’Agence Française de Développement, on a développé des partenariats avec de nombreux pays dans le Monde pour les aider à mettre en place ce type d’outil. Il y a un pays qui peut surprendre, mais qui comprend cet intérêt à faire bouger les lignes : le Vietnam. On a eu des demandes de la Birmanie. On a aussi fait un partenariat avec le Liban. On va être un partenariat avec la Serbie et la Croatie. Le Chili est venu nous voir. Je sais qu’en ce moment l’Argentine nous regarde et va peut-être aussi créer son Conseil. Puis vous avez tous les seize pays francophones d’Afrique où l’on a un partenariat avec chacun. Ce qui fait là beaucoup de pays africains sur lesquels on aide à mettre en place des institutions similaires, qui sont en fait des outils pédagogiques.

« C’est un rôle totalement méconnu du CESE sur lequel on prend de plus en plus d’importance. Nous sommes en relation continue avec le Quai d’Orsay et tous ces pays, pour les aider à bâtir un endroit où la société civile peut s’exprimer.

« On a redéveloppé des partenariats aussi avec les CESER en France, les conseils économiques et sociaux européen que l’on accueille ici en septembre. Une belle opération. C’est un vrai outil de rayonnement, vous voyez. Le CESE C’est un lieu où l’on se parle. Et Je pense que dans une société qui a tendance à être de plus en plus violente, de plus en plus éclatée, nerveuse. Avoir des lieux comme ceux-là, c’est essentiel ! »

Quel regard portez-vous sur le changement politique que la France a connu depuis l’élection à la Présidence de la République d’Emmanuel Macron en 2017 ?

« C’est un bouleversement important de la classe politique.

« Quelque part cela a démontré que les organisations, les associations, la classe politique, leurs représentations avec les institutions… doivent évoluer. Il faut, petit à petit, non pas seulement se moderniser, mais aussi être plus en raccord avec la société. En tous les cas l’on doit changer un certain nombre de choses. On voit bien qu’il y a des fractures qui sont là ; qui ne sont pas toujours faciles à gérer, d’ailleurs. Elles sont parfois, dans des expressions d’intérêts personnels ou de sujets, que l’on voit parfois apparaitre, très contradictoires.

« Tous les ans nous réalisons au CESE des enquêtes annuelles sur l’état de la France. Ce qui est frappant, c’est que la France est le pays où les gens se sentent le plus mal ; où le mal-être s’exprime le plus fortement. Ça doit nous interroger sur la cohésion de la société dans son ensemble y compris ici, lieu de la société civile organisée. Il faut que nous nous ouvrions davantage aux citoyens, à ceux qui ne sont pas engagés directement dans une association, une ONG ou un syndicat. C’est pour répondre à ce défi que nous nous ouvrons aux pétitions, aux plateformes, au tirage au sort.

« C’est un challenge très important qui est à relever ; qui nécessite que l’on y apporte une grande intention. On le voit aussi dans le résultat des élections. On ne peut pas regarder avec indifférence l’abstention lors de la dernière élection, même si c’était en pleine crise sanitaire. Cela doit interroger tout le monde. Les classes politiques anciennes et les nouvelles, d’ailleurs. On a aujourd’hui affaire à une société du zapping. Il faut retrouver un projet collectif dans lequel chacun peut se retrouver. »

Comment avez-vous organisé votre confinement ?

« Dans le travail ! J’avais de la chance pour pouvoir vivre très correctement à mon domicile. Il a fallu faire fonctionner l’Institution, ce que nous avons fait dès la première semaine. J’étais du matin au soir en visioconférence pour faire remonter toutes les informations.

« J’ai respecté le confinement, en travaillant depuis mon domicile. Tout était dématérialisé. On a multiplié les réunions en visioconférences pour pouvoir continuer à faire tourner l’Institution. C’est un outil qui va rester. On le voit bien. Je pense que l’on va continuer à l’utiliser pour pouvoir se réunir lorsque l’on en a besoin. Je pense aussi que l’on va revenir sur du présentiel car c’est important de se voir et de se parler. Les outils de visioconférences ne permettent pas de tout faire. Ça n’assure pas forcément de bonne transversalité. »

Quel regard portez-vous sur la pandémie mondiale qui nous touche ?

« Je pense que personne ne mesurait la proximité et la force d’une telle catastrophe sanitaire.

« Cette crise nous interroge sur nos façons de vivre, de produire. Pour répondre à un certain nombre d’enjeux qui sont devant nous : les fractures, qu’elles soient territoriales, environnementales, climatiques, numériques… Cette crise sanitaire nous fait ressentir plus violemment encore ces fractures, qui sont vécues avec plus de force.

« On voit bien par exemple, chez les enfants, le sujet du décrochage scolaire. Le nombre d’enfants qui ont été perdus, durant cette phase-là est très important. Or On ne peut pas perdre dix ou vingt pour-cent d’une classe d’âge ! Ce n’est même pas envisageable. Ça nous interroge. Concernant les fractures territoriales, ça remet en jeu les circuits de distribution. »

Quel est votre rapport avec les réseaux sociaux ?

« Je ne suis pas quelqu’un de nature à parler de moi, mais ce sont des outils importants pour communiquer, passer des idées !

« Je ne suis que sur Twitter sur mon téléphone portable. Je n’ai rien installé d’autre. Je suis tout ce qui se dit sur l’Institution sur Twitter. La majorité de mes abonnements sont des comptes de journalistes, ou des gens qui ont un lien avec le CESE, d’ailleurs sur le réseau social. Ce qui permet de savoir ce qui se passe, ce qui se dit dans ce milieu. C’est très intéressant. Ce qui permet de faire passer les bons messages.

« Je ne suis pas sur Facebook. Je ne suis pas sur les autres réseaux. Il faut les alimenter et pour cela il faut avoir du temps. Sur Twitter, s’ils ne m’aidaient pas, je n’y serai pas beaucoup. C’est un outil de communication important et intéressant. Depuis le début de mon mandat de président du CESE j’ai fait le choix de toujours m’exprimer au nom de l’Institution CESE, jamais en mon nom propre. »

Exercice de l’interview-portrait.

« Nous sommes ici dans un exercice un peu particulier, mais je ne le fais pas souvent, croyez-moi. Mon parcours est assez atypique. J’ai débuté dans le monde de l’entreprise parce que je voulais un degré de liberté important. Je voulais être entrepreneur parce que je voulais être libre, bien que la liberté soit toujours sous contrainte. Vous rendez des comptes à vos clients, votre banquier, etc…

« Cette envie s’est manifestée très tôt. Peut-être pas quand j’étais en culotte courte, mais très vite en tous les cas. J’avais du mal à supporter la hiérarchie. Un esprit rebelle là-dessus. Je voulais devenir patron, pour être mon patron. Il y a beaucoup de patron comme cela d’ailleurs. L’idée d’être maître de son destin. Les travaux publics, c’est mon identité, ça fait partie de l’histoire familiale qui remonte à mon grand-père ; c’est une entreprise qui a quatre-vingt-cinq ans. Je suis tombé dedans tout petit. Ça s’est fait assez naturellement.

« Jamais je n’aurai imaginé trente secondes réaliser le parcours que j’ai fait par la suite. C’est par goût du défi, souvent. Je ne sais pas si je suis fait pour cela. On m’en parle. L’intérêt général a un esprit d’escalier pour moi. D’abord on rencontre un problème personnel, qui nous amène ensuite à l’intérêt collectif. Pourquoi ne penser qu’à soi ? C’est collectivement qu’on s’en sort le mieux, que ce soit dans une entreprise ou une institution. Il y en a qui reste dans le personnel et qui n’en sorte jamais. J’ai toujours pensé que s’il on se battait collectivement, on s’en sortirait beaucoup mieux. Les choses se sont faites naturellement. Un peu parce qu’on me les a proposées, un peu par goût du défi.

« Lorsque Laurence Parisot m’appelle un dimanche soir pour prendre la suite de Denis Gautier-Sauvagnac sur la négociation de la représentativité syndicale, alors que tout le monde disait qu’elle était impossible… Je lui ai dit : « Tu es tombé sur la tête ! Je n’ai jamais fait de négo ! » Dans mon entreprise, il n’y a pas de syndicat. J’ai une représentation du personnel, un comité d’entreprise. J’ai toujours voulu en avoir, d’ailleurs. J’ai toujours pensé que c’était important. Il faut toujours avoir des outils qui permettent de faire vivre le lien social au sein de l’entreprise. Je ne connais pas le milieu syndical. Je ne suis pas juriste. Je ne connais pas la négo… J’ai dit à Laurence Parisot qu’elle faisait fausse route. Elle m’a dit : « Mais si ! Je veux quelqu’un de différent ! » – Je lui dit : « Là, tu ne vas pas être déçu ! » J’y suis allé ! Il a fallu bosser, quand même !

« C’est ça qui vous emmène ici. Ma vie, elle est comme ça ! Puis on se réveille un matin et on se dit, elle est plus derrière que devant ! [Rires] Mais ça c’est autre chose ! [Rires] »

***

Merci à Monsieur le président Patrick Bernasconi pour sa disponibilité et sa bienveillance dans la réalisation de ce portrait.

Merci à Madame Dominique Dardel pour sa bienveillance et son aide précieuse à la réalisation de ce portrait.

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