Monsieur Michaël Moreau

La plume dans l’œil.

Chers lecteurs,

Dans la continuité de mes rencontres, j’aimerai partager avec vous aujourd’hui un nouveau portrait d’hommes de l’ombre. Avec le livre que j’ai co-écrit sur les secrétaires généraux de l’Elysée, la thématique du discours présidentiel ne m’a pas échappée. J’ai tout de suite été interpellé par ce titre aussi envoutant que mystérieux : Les plumes du pouvoir. Je me suis tout de suite plongé dedans à la découverte de l’écriture et de son auteur.

Les coulisses du pouvoir et l’écriture des discours officiels n’ont plus de secrets pour lui. En rencontrant un ancien président de la République, des anciens Premiers ministres, des anciens secrétaires généraux de l’Elysée… Notre plume du jour nous offre une réelle plongée dans les secrets de préparations d’un discours présidentiel. Je ne pouvais pas manquer l’occasion de rencontrer son auteur.

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Monsieur Michaël Moreau – © droits réservés.

Compte-tenu du #confinementtotal que nous connaissons, je vous laisse découvrir l’entretien par courrier électronique que j’ai pu avoir avec Monsieur Michaël Moreau.

Bonne lecture !

@romainbgb – 10/04/20

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Bio Express de Michaël MOREAU :

1980 : Naissance à Evry (Essonne).

1998 : Baccalauréat Littéraire.

2000 : journaliste au quotidien France Soir.

2004 : publie son premier livre, Le gouvernement des riches ; aux éditions de La Découverte.

sept. 2005 : entre dans l’audiovisuel auprès de Marc-Olivier Fogiel dans sa boite de production, PAF Presse.

2006 : co-écrit avec Aurore Gorius, La CFDT ou la volonté de signer ; publié chez Hachette Littératures.

2008-2009 : rédacteur en chef de Médias le magazine.  

2011 : co-écrit avec Aurore Gorius, Les Gourous de la Com’, 30 ans de manipulations économiques et politiques ; publié aux éditions de La Découverte.

Depuis septembre 2014 : rédac chef à 3ème oeil productions

2014 : co-écrit avec Raphaël Porier, Main basse sur la culture : argent, réseaux, pouvoir ; publié aux éditions La Découverte.

2016 : co-écrit avec Aurore Gorius, Les Gourous de la Com’ dérapent ; publié aux éditions Fayard.

Mars 2020 : écrit Les plumes du pouvoir ; publié aux éditions Plon.

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Le journalisme a toujours été une vocation ou une découverte sur le tard ?

« Mon attirance pour les médias, elle est venue très tôt. Pré-ado j’écoutais les radios en boucle. Lors de la prise d’otages de la maternelle à Neuilly, j’avais 12 ans et je ne décrochais pas des éditions spéciales de ma chaine hi-fi. J’ai très jeune lu les quotidiens et les ouvrages sur les coulisses de la politique. Je me souviens des débats Jean d’Ormesson / Erik Orsenna sur RTL pendant la présidentielle de 1995. J’avais 14 ans. Ma découverte de l’actualité a été je dirais plutôt précoce. »

Comment s’est passé votre expérience et votre découverte de la Presse écrite ?

« J’ai d’abord été attiré par la presse écrite, et en particulier par les quotidiens, les journaux que je lisais le plus. J’ai d’abord passé six ans à France Soir à écrire sur l’économie, le social, la politique… »

En 2004, vous publiez votre premier livre aux éditions de La Découverte. Comment est né ce projet sur Le gouvernement des riches ?

« J’avais 23 ans à la parution, et à l’époque j’écrivais beaucoup sur les partenaires sociaux. L’idée initiale était d’enquêter sur le lobbying du Medef. A l’époque, Ernest-Antoine Seillière avait refondé le patronat de fond en comble. Ses assemblées générales prenaient des allures de meetings politiques, notamment contre les 35 heures.

« L’an dernier, pour Les Plumes du pouvoir, j’ai revu Ernest-Antoine Seillière, puisqu’il a participé, avec notamment Yves Cannac, Jacques Delors et Simon Nora, à l’écriture du fameux discours de politique générale de Jacques Chaban-Delmas sur la « nouvelle société » en septembre 1969. Il a accepté –avec d’autres – de m’en dévoiler quelques coulisses. »

En 2005, vous quittez le monde de la Presse écrite pour celui de l’audiovisuel, en entrant dans la boite de production de Marc-Olivier Fogiel. Comment c’est fait cette rencontre ? Une envie de changement ?

« Ma « bascule » dans l’audiovisuel s’est faite grâce à Marc-Olivier Fogiel et son associé d’alors, Nicolas Plisson. L’opportunité d’une rencontre, d’une proposition. J’ai passé quelques tests pour un poste de rédacteur en chef adjoint et j’ai été recruté. »

En 2006 vous commencez une collaboration littéraire avec Aurore Gorius en co-signant La CFDT ou la volonté de signer. Comment est née cette rencontre ?

« Je travaillais déjà avec Aurore à France Soir, dans le même service, souvent sur les mêmes sujets. Nous avions déjà co-écrit énormément de papiers ensemble. Nous suivions la réforme des retraites de 2003, et cela nous intéressait de prolonger l’enquête sur la crise des départs à la CFDT par un livre. Au-delà de la CFDT, nous racontions l’évolution de cette « deuxième gauche ». Nous étions allés voir Edmond Maire, Michel Rocard, Jacques Delors, Nicole Notat… Nous revenions aussi bien évidemment sur la précédente crise de 1995. Alain Juppé nous racontait ses relations avec la CFDT. »

Comment s’est passé votre expérience de rédacteur en chef à Médias le magazine ?

« Je n’ai été rédacteur en chef que la première année, puisque j’ai accepté ensuite une proposition de Canal+. Les médias étaient l’une des matières journalistiques qui m’intéressaient le plus. J’ai adoré cette saison, et la collaboration avec le producteur Christophe Koszarek et le présentateur Thomas Hugues. Dans les dossiers abordés, il était déjà question de « com’ », un sujet plutôt nouveau à l’époque et sur lequel je coécrirai ensuite deux livres. »

Deux livres sur Les Gourous de la Com’ viennent compléter votre collaboration avec Aurore Gorius. Un envers du décor commun que vous souhaitiez faire connaître au grand public ?

« En tant que journalistes, notamment en traitant des sujets économiques mais aussi politiques, nous avions beaucoup affaire avec les agences de communication, sans bien les connaître. Nous avons voulu, avec notre éditeur de l’époque François Gèze, non seulement enquêter sur ces agences, mais raconter aussi trois décennies de communication, depuis les années 1980, appelées aussi « les années frics » dans le monde du business. Ce furent également les premières années de la « politique spectacle ». Beaucoup de grandes agences sont nées dans cette période. »

Depuis septembre 2014 vous êtes rédacteur en chef à 3ème œil productions. Dans l’ombre de la caméra. Pas le souhait de passer devant ?

« Je n’ai eu ni d’opportunité ni d’attirance pour cela. »

En 2014, vous co-écrivez avec Raphaël Porier, Main basse sur la culture : argent, réseaux, pouvoir aux éditions La Découverte. Comment est né cette rencontre littéraire ?

« Raphaël est lui aussi un journaliste avec qui j’ai beaucoup travaillé par le passé : à France Soir, dans l’agence de presse de Marc-Olivier Fogiel, à iTélé… Lui s’est spécialisé dans la culture et moi dans la politique. Ce livre mêle les deux. Il enquête non seulement sur les industries culturelles, mais aussi sur l’évolution de la politique dans ce domaine sur les dernières décennies. Que reste-t-il par exemple des années Lang ? »

 

En mars 2020 vous reprenez la plume solitaire en écrivant Les plumes du pouvoir ; publié aux éditions Plon. Comment est né le projet ?

 « À force de revisionner et de tomber sur de grands discours politiques historiques sur le site professionnel de l’INA, j’ai voulu enquêter et raconter les coulisses de ces moments d’Histoire. Ces coulisses disent beaucoup de l’évolution de la politique depuis de Gaulle. J’ai rencontré plus de 110 personnalités. Il y a à la fois l’histoire d’immenses discours internationaux comme ceux à la Knesset ou au Bundestag de François Mitterrand, de grands hommages, mais aussi des interventions plus polémiques, parfois ratées, des plagiats… On s’aperçoit que les discours sont de plus en plus nombreux au fur et à mesure des présidences de la Ve République. De plus en plus longs et précis aussi. » 

Un ancien président de la République, des anciens Premiers ministres, des anciens secrétaires généraux de l’Elysée font partis de vos interlocuteurs dans le livre. Un stress supplémentaire lors de votre exercice d’écriture sur l’écriture des discours présidentiels ?

« Non, au contraire. Tous ces accès m’ont motivé. Des anciennes plumes ont accepté aussi de me confier des brouillons ou des copies de brouillons, avec les corrections manuscrites de Présidents de la République de l’époque. La façon d’écrire des chefs de l’Etat successifs disent tant sur leur façon de gouverner. »

On apprend que la parole présidentielle lors des oraisons funèbres d’obsèques nationales et/ou des panthéonisations n’était pas à l’ordre du jour. Aucune autorité ne c’était rendu aux obsèques d’Edith Piaf ou de Cocteau. La machine de guerre de l’écriture n’était pas encore en place ?

« De Gaulle –cela paraît impensable aujourd’hui – n’est que très peu intervenu aux Invalides pour des hommages : le 10 mai 1961 pour le transfert des cendres du maréchal Lyautey, ce qui lui permettait de dire un mot de la colonisation en pleine guerre d’Algérie, et le 10 novembre 1968, à la veille du cinquantenaire de l’armistice de la Première guerre mondiale.

« Quelque chose d’autre m’a frappé : pour la mort d’André Malraux en novembre 1976, le Président de la République Valéry Giscard d’Estaing ne prononce aucun discours ! Ce n’était pas dans les mœurs. C’est Raymond Barre, Premier ministre, qui se charge de l’oraison funèbre dans la cour carrée du Louvre, après avoir gagné son bras de fer avec Françoise Giroud qui aurait bien aimé aussi s’y coller. Cela est désormais inimaginable.

« François Mitterrand a davantage commémoré, même s’il a chargé Jack Lang de prononcer le discours d’entrée au Panthéon de Condorcet, Monge et l’abbé Grégoire le 12 décembre 1989. Aujourd’hui, les hommages aux Invalides se multiplient. Et Emmanuel Macron a même inauguré un exercice inédit en prononçant un discours « d’hommage national » à Johnny Hallyday sur le parvis d’une église face à la foule le 9 décembre 2017. »

« François Mitterrand et Jacques Chirac furent les derniers présidents du temps long. D’avant l’information en continu et les réseaux sociaux. La réduction à cinq ans du mandat des chefs de l’Etat et la présidentialisation accrue du pouvoir changeront ensuite la donne. Tant dans le nombre des discours prononcés que sur la forme et le fond… »

Cette citation conclue le troisième chapitre de votre livre consacré à « Mitterrand-Chirac : des mots face à l’Histoire. » Une réelle distinction faites entre les Présidents De Gaulle, Pompidou, Giscard d’Estaing qui les précèdent et Sarkozy, Hollande, Macron, qui les succèdent. Une rupture de plume dans les discours présidentiels ?

« Il y a le nombre des discours qui augmente. Il y a aussi le fait que la plume est un métier de moins en moins « caché ». En cela, Henri Guaino, plume de Nicolas Sarkozy à l’Elysée, a créé une rupture. Le conseiller acceptait alors des invitations dans les médias. Henri Guaino portait aussi une vision politique et tentait –même s’il n’y arrivait pas toujours- à infléchir la parole présidentielle. Sur les sujets mêmes des discours, le quinquennat et la présidentialisation du pouvoir ont amené peu à peu le chef de l’Etat à intervenir sur des dossiers qui autrefois relevaient du chef du gouvernement ou des ministres. Aujourd’hui, le Président de la République annonce une réforme de l’école primaire, un plan de lutte contre la pauvreté… Ce n’était pas le cas avant. »

Ce qui marque la rupture avec le chapitre suivant : « Sarkozy – Hollande : la parole en continue. » L’écriture n’est plus la même. Les réunions de concertations dans le Salon Vert semblent quasi-inexistante. Le président découvre quasi en direct son discours qu’il doit prononcer. Le changement, c’est maintenant ?

« Nicolas Sarkozy participait peu à l’écriture de ses discours. Même s’il donnait des consignes, notamment celle de cliver et de faire des annonces qui seraient reprises médiatiquement. François Hollande, lui, écrivait et réécrivait énormément ! Il avait le sens de la formule, et trouvait lui-même les phrases qui seraient ensuite reprises par l’AFP. Dans le fond, il aurait sans doute aimé pouvoir tout écrire lui-même, mais le nombre de discours présidentiels est devenu tel que ce n’est plus possible. »

On apprend que 106 versions différentes ont été nécessaire pour rédiger le discours d’adieux de Jacques Chirac aux Français, le 11 mars 2007.

« … Cette France que j’aime autant que je vous aime. » Jacques Chirac en a eu une quinzaine entre ses mains. Chaque fois le président biffe la phrase. A la fin, il la laisse. »

#Chirac4ever

« Jacques Chirac, question de pudeur, ne voulais pas prononcer ces mots : « … cette France que j’aime autant que je vous aime. » Ses conseillers, en particulier son secrétaire général Frédéric Salat-Baroux, futur mari de Claude Chirac, le lui ont imposé au prix d’un nombre inédit de versions. »

 

Un chapitre consacré aux « Discours d’une vie » vient compléter l’ouvrage. Le retrait de la vie politique de Lionel Jospin le soir du premier tour de la présidentielle 2002 ouvre le bal. La parole rare de Villepin nous renseigne sur la genèse de l’écriture de son discours prononcé aux Nations-Unis le 14 février 2003 le complète.

« J’ai trouvé intéressant de découvrir à quel point ni Dominique de Villepin ni son entourage ne s’attendaient à ce que ce discours d’un quart d’heure marque à ce point les esprits. C’est un discours qui se place dans une longue séquence diplomatique.

« Dominique de Villepin en a prononcé plusieurs autres dans les semaines qui ont précédé. Sauf que celui-là arrive dans un moment absolu de tension. Il y a sa phrase, qu’il a dictée lui-même : « Et c’est un vieux pays, la France, d’un continent comme le mien, l’Europe, qui vous le dit aujourd’hui, qui a connu des guerres, l’Occupation, la barbarie… » C’est un discours qui a été écrit jusqu’au dernier moment, y compris dans le Concorde quelques heures avant de le dire. »

 

« Mais les leaders politiques n’assument pas tous leurs discours non plus. Certaines prestations ont été franchement ratées… »

On apprend dans votre livre, qu’Alexandre Benalla aurait servi de doublure au président Macron sur le parcours que le nouveau président élu devra emprunter au Louvre pour prononcer son discours de victoire de l’élection présidentielle. Il est décidément partout ce Monsieur !

« Il se trouve que j’ai vu les images de ces répétions, filmées à l’iPhone la veille au soir de la victoire, avec effectivement Alexandre Benalla dans le rôle d’Emmanuel Macron marchant dans la cour carrée du Louvres. Ce fameux discours d’Emmanuel Macron le 7 mai 2017 ne devait, au départ, pas être prononcé au Louvre, mais sur le Champs-de-Mars devant la Tour Eiffel. Il fallait une image qui fasse le tour du monde. La Mairie de Paris s’y est opposée. Pour des raisons politiques, pense l’équipe d’Emmanuel Macron. Pour ne pas abimer la pelouse, dit officiellement la Mairie. »

«Scribes sous pression.» L’essence même de l’écriture d’un discours présidentiel prend son sens dans ce chapitre. Même les discours qui n’ont jamais été prononcé. Ne serait-ce pas là, le cœur de votre livre ?

« J’ai aussi voulu rendre compte de la difficulté du métier de plume. C’est un métier stressant, exigeant, parfois ingrat. Chronophage : le fact-checking est devenu une tâche importante de ce métier, car autant avancer de faux chiffres ne semblait poser aucun soucis à beaucoup de leaders politiques il y a encore quelques années, autant aujourd’hui les réseaux sociaux et les médias qui se sont multipliés repèrent plus facilement l’erreur. Il y a aussi tous ces discours de décoration, souvent peu repris médiatiquement mais qui nécessitent une charge de travail et de recherches conséquents. Il y a enfin ces discours écrits qui ne sont au bout du compte pas prononcés.

« François Fillon me raconte par exemple que, lors de la présidentielle de 2017, il avait fait écrire, par sa fidèle plume Igor Mitrofanoff, son discours de retrait, qu’il n’a finalement guère utilisé puisqu’il ne s’est pas retiré. »

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Un grand merci à Michaël Moreau pour sa disponibilité et sa confiance dans la réalisation de ce portrait-interview.

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