M. Thierry Dol

« Accepter, S’élever et Rebondir ».

Chers Lecteurs,

Je souhaiterais vous faire partager un portrait que je souhaitais réaliser depuis longtemps, après ma rencontre avec ce nouvel interrogé. Rencontré lors d’un diner chez des amis commun, ce parcours de vie m’a tout de suite interpellé. Loin des phares de la République auxquels je vous ai habitué, je vous propose une rencontre intime avec une personnalité qui partagera avec nous son expérience de vie.

Martinique. Bien que sa naissance eu lieu en Métropole, c’est dans cette île des Antilles que notre nouvel interrogé passera son enfance et son adolescence jusqu’à l’obtention de son Baccalauréat.

Génie Civil. Son parcours estudiantin l’amènera à revenir en Métropole pour poursuivre ses études universitaires. Son parcours de vie est tracé dans la voie du Génie Civil et dans le BTP. Ce sera un DUT à l’IUT de Cergy qui formera notre interrogé.

ESITC Paris. C’est avec la force de son travail, et ses études, que notre interrogé poursuivra sa voie dans le bâtiment. Ce sera sur les bancs de cette école que son contrat de travail sera signé.

Vinci Construction. Ce parcours de vie lui permettra d’être embauché par le grand groupe du BTP dès la fin de son diplôme. Sans lettre de motivation ni CV. Son expérience professionnelle est ainsi vécue au grand jour.

Le Niger sera pour notre interrogé le temps d’une nouvelle confrontation avec les milieux hostiles et guerriers. Le 16 septembre 2010, avec d’autres collègues à lui, il est enlevé sur le site d’Arlit. Aqmi revendiquera le rapt des otages français une semaine plus tard. Une dure épreuve de 1139 jours commence alors pour notre interrogé avant de voir la lumière de la libération, sur le tarmac de Villacoublay, le 30 octobre 2013.

« Accepter, s’élever, rebondir ». Près de dix années se seront bientôt écoulées depuis que notre interrogé a pu reprendre le chemin de sa liberté. C’est avec cette force et ce courage dans l’évocation de ces mots qu’un nouveau chemin de vie peut voir le jour.

 

Je vous laisse découvrir le portrait de Monsieur Thierry Dol, ingénieur travaux chez Vinci Construction, otage dans le désert saharien pendant 1139 jours entre 2010 et 2013.

M. Thierry Dol – ©droits réservés

Compte-tenu des règles sanitaires que nous connaissons, la réalisation de ce portrait a été réalisé lors d’un appel en visioconférence le 27 mai 2021.

 

Bonne lecture !

@romainbgb – 16/06/21

 

***

Biographie Express de Monsieur Thierry DOL :

*1980 : naissance à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis).

*1982 : arrivée à la Martinique.

*1998 : titulaire du Baccalauréat série Scientifique en Martinique.

*1998-2000 : DUT de Génie Civil à l’IUT de Cergy à Neuville-sur-Oise.

*Juil.1999-Sept.1999 : Conseiller de vente chez Leroy Merlin à Osny (Val d’Oise).

*2000-2001 : Année en filière de spécialisation Conducteur Eyrolles à l’ESTP – CTP01.

*2001-2005 : Diplômé en Routes et Ouvrages d’Art à l’ESITC Paris.

*sept.2001-janv.2002 : stagiaire en ingénierie – Tunnel Ferroviaire sous le canal de Pannerden chez Vinci Construction Grands Projets à Arnhem (Pays-Bas).

*2002-2004 : Conseiller de vente chez Leroy Merlin à Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne).

*sept. à déc. 2004 : Projet de Fin d’Études en Travaux Maritimes chez Levaux à Bondoufle (Essonne).

*depuis sept.2005 : Ingénieur Travaux chez Vinci Construction.

*sept.2005-nov.2008 : Ingénieur Travaux chez GTM Bâtiment – Ile de France.

*déc.2008-sept.2010 : Ingénieur Travaux senior – adjoint au directeur d’exploitation chez Sogea-Satom au Niger.

*sept.2010-oct.2013 : Otage dans le désert saharien durant 1139 jours.

*depuis 2013 : « Accepter, S’élever et Rebondir ».

***

A quoi rêve le petit Thierry quand il est enfant ?

« Avant de rêver, je rêvassais dans ma petite campagne. Je n’avais pas idée des enjeux du monde. Je n’ai eu la télévision qu’à mes 10 ans. Il n’y avait pas accès à l’eau potable ni à l’électricité. J’habitais chez ma grand-mère maternelle, sur une parcelle de l’habitation du Trianon, au François. Ceci non loin de l’habitation du Clément. Il fallait chercher de l’eau de source au Deux Courants. La particularité c’est que c’était au milieu d’un domaine agricole. Les nuits se terminaient à la lueur de la lampe à pétrole.

« Le film Rue Cases-Nègres d’Euzhan Palcy, me replongeait dans mon enfance. Une séquence, qui m’a accompagné tout le long de mon parcours, celle que l’instruction est une clef de notre réussite. Mon ascenseur social passait par la formation diplômante grâce à l’école de la République.

« J’ai eu un arrière-grand-père, dissident et blessé de guerre, qui me racontait son récit de Grand Rivière, au Nord de la Martinique, en passant par Marseille, jusqu’au porte de la Capitale. Ma mère était dans la comptabilité puis a été conductrice de taxis collectifs. Mon père est routier. Il l’a été en Métropole pendant les années ‘70/’80. Il allait jusqu’en Allemagne. La chance que j’aie eu c’est que durant les vacances scolaires, il m’emmenait sur les chantiers. Les gros projets à la Martinique, comme la construction de l’Aéroport Aimé Césaire, du port maritime, de Lycées…

« C’est en 3ème que j’ai planifié mon parcours de vie. La précarité m’a conduit à une maturité précoce pour dessiner mon avenir. Encore une fois, l’école de la République n’enferme pas, ne conditionne pas, un fils d’ouvrier à être ouvrier. Je me rappelle d’une émission sur l’emploi dans mon transistor. Une notion m’avait beaucoup marqué, c’était « l’employabilité ». Nous étions dans les années ’90. Les chroniqueurs expliquaient que dans les années à venir, effectivement, le fils d’ouvrier ne sera plus ouvrier. Cela va changer la donne.

« C’est un rêve conscient. C’est juste cela. »

Que retenez-vous de vos années lycéennes à la Martinique ?

« Je retiens que j’ai eu la chance de pouvoir étudier dans la douce commune du François, c’est le Lycée Général. Dans les années ’70, nos parents n’avaient d’autres choix que d’aller au Lycée à Fort-de-France. Il arrivait que dans certaines familles nombreuses, qu’un seul, voire aucun, ne puisse y accéder. Il y avait une misère sociale. Il fallait avoir les moyens de s’installer à Fort-de-France. Ma grand-mère et mes parents me l’ayant raconté très tôt, j’ai pu très vite comprendre que c’était une chance que je puisse accéder à l’enseignement secondaire.

« Ce qui était formidable dans ce Lycée c’est que je fis parti de la seconde promotion. Nous avions de jeunes professeurs agrégés ouverts au monde. En tant qu’élèves, nous sentions qu’il y avait une vraie dynamique pour ce Lycée Général.

« Mon projet de vie a pris tout son sens à ce moment-là. Il était important d’avoir un bon accompagnement, une proximité, pour être en confiance. C’est ce que les professeurs ont instauré comme climat. Mon seul souhaitait était de découvrir l’ailleurs, de découvrir les cultures de ce monde ; comme tous les jeunes. Cela a été une étape marquante. »

Quelle souvenir gardez-vous de votre DUT à l’IUT de Cergy ?

« Ce que je retiens c’est qu’il y faisait froid. L’adaptation était difficile parce que loin des siens. J’avais cet objectif de me réaliser en me donnant tous les moyens pour réussir. J’étais imprimé par la chance que mes aïeux n’avaient pas eue. Je n’avais plus rien à perdre.

« C’était symbolique mais je suis arrivé pile un mois après la célébration de la première Coupe du Monde de Football, le 15 août 1998. Je me rappellerai toujours de la date.

« Je sais que le secteur du BTP était en crise à ce moment-là. Faire le choix de cette filière comportait un risque et des doutes. D’autant plus qu’il y avait des licenciements et des gels d’embauches. Le contexte n’était pas favorable pour les jeunes diplômés.

« Venant d’un cursus général, il a fallu que je m’accroche. Nous avions des intervenants de qualité dans cet IUT. Je me rappelle qu’il y avait une forte compétition dans la promotion pour accéder aux Grandes Écoles. Je n’ai pas fait de classe préparatoire car je n’avais pas les moyens. Ce qui était risqué parce que ce n’était pas diplômant. J’ai pris la voie diplômante de l’IUT en sachant qu’au bout des deux années, j’avais au moins un diplôme. J’étais sécurisé. L’idée d’après était d’accéder à l’ESTP parce que je savais déjà que c’était là où je souhaitais aller. C’était clair et net. »

Comment s’est déroulé votre année de spécialisation à l’ESTP ?

« Lorsque j’ai commencé l’IUT, j’avais 17 ans et ½. Il a fallu que ma mère signe les papiers d’ailleurs à ma place au début [Rires]. Il faut savoir qu’à ce moment-là j’avais 19 ans et je me retrouve avec un diplôme. Sachant que pour subvenir à mes besoins j’avais commencé à travailler à côté. Ce qui signifie que je n’ai pas obtenu les résultats escomptés pour accéder aux Grandes Écoles malgré les avis positifs de mes professeurs. Il n’y avait qu’une seule voie qui se dessinait, celle de l’admission parallèle, à défaut du classement favorable pour les Grandes Écoles.

« Je m’inscris à la formation de spécialisation de conducteur Eyrolles qui était une formation réputée. Je démissionne de mon job étudiant pour me donner toutes les chances d’être Major de la promotion.

« Cette période est aussi ma rencontre avec Paris. Je sors du cocon de l’Île-de-France. Je descends à Paris où il y a une émulsion. Il y a le Quartier Latin. Il y a la rue des Écoles. Il y a les librairies Le Moniteur, Harmattan, Présence Africaine. Tout cela prend du sens.

« Je logeais dans un appartement à Ivry-sur-Seine qui était insalubre, sans réfrigérateur. Je ne m’en plaignais pas. À cette époque-là mes parents, résidants dans les DOM, ne pouvaient pas être caution et se porter garants pour me trouver un logement. Il y avait eu des arnaques. J’ai trouvé ce logement insalubre. Je suis rentré dedans. J’y ai passé 3 ans quand même.

« Cette année de spécialisation a été positive parce que je suis sorti parmi les premiers. C’était un pari gagnant. »

Comment avez-vous vécu vos années en Génie Civil à l’ESITC Paris ?

« C’était vraiment une fierté que d’accéder aux Grandes Écoles. C’est-à-dire que deux choix se présentaient à moi. Soit une demande à l’ESTP Paris, soit une demande à l’ESITC Paris. C’est une récompense après tant de sacrifice.

« On rentrait dans les années prospères du BTP avec l’émergence des Majors comme Bouygues, Eiffage, Vinci (en 2000). C’est une école qui est au service de nos entreprises et de nos institutions. Il y avait une forte adaptabilité aux enjeux nationaux et internationaux qui se ressentait dans la pédagogie. Il y avait une forte transmission du goût d’entreprendre. Je me suis alimenté de tous ces contours pour affiner mon projet de vie et assoir les fondations de mes velléités entrepreneuriales. Je ne l’oublierai pas mais l’ESITC ne m’oubliera pas. »

Que retenez-vous de ces jobs étudiants que vous avez dû faire en parallèle de vos années étudiantes ?

« C’est très important pour moi, merci de m’avoir posé la question. Il faut se rappeler du grand débat national qu’il y avait eu sur le fait de pouvoir travailler ou non les week-ends, avec l’ouverture des magasins le dimanche. Il faut savoir que, malheureusement peut-être, cela permet aux étudiants de couvrir leurs charges.

« Je ne remercierai jamais assez cet ami qui m’a recommandé ce poste de conseiller de vente le week-end et jours fériés. Cela a été le meilleur tremplin pour m’ouvrir à l’autre. Ceci pour allier le plaisir d’accompagner son client, d’atteindre les objectifs fixés, de vaincre une grande timidité, de travailler en équipe et de trouver une ressource de financement pour couvrir les charges estudiantines dans mon expatriation hexagonale loin des miens.

« J’ai effectué des missions d’intérims de jour comme de nuit. J’exerçais comme éboueur. Je me suis retrouvé à nettoyer les poubelles de mon quartier et bien entendu de mon immeuble… C’était avec la société Onyx à Ivry-sur-Seine.

« Par nécessité ou survie, j’épousais toutes ces années le workaholisme, comme un bourreau de travail. Je n’avais que peu de loisir, juste le travail et uniquement le travail. Tout comme le pratiquait mes parents, et de nombreux parents dans le prolétariat, c’était pour subvenir à ses besoins. Je pense aux étudiants qui en cette période de crise sanitaire ne peuvent exercer.

« C’était cela mon quotidien à ce moment-là : étudiant la semaine, travailleur les « jours chômés ». Chômé pour les autres mais travaillé pour moi. Je souris à le raconter car je ne m’en suis jamais plaint. C’est le signe que notre démocratie nous permet de nous réaliser même dans le sacrifice. »

Quel regard portez-vous sur votre expérience de stagiaire en ingénierie – génie civile chez Vinci Construction Grands Projets à Arnhem ?

« C’est significatif. En 2001, je me sentais en pleine réussite. Je récoltais le fruit de mes efforts et de ma persévérance. Après tant d’années de refus de demandes de stages à l’international, j’ai l’opportunité inattendue d’aller au Pays-Bas. C’était quelques mois avant le passage à l’Euro. Les frontières européennes étaient encore existantes à ce moment-là.

« C’est l’une des expériences humaines les plus intense que je vais pu vivre dans ma carrière. Une expérience unique sur un projet pharaonique avec une équipe française à l’écoute. La vraie famille du monde minier. Une vraie aubaine de participer à la mise en route de tunnelier à pression de boues sous le canal du Pannerden, en collaboration avec l’entreprise Fugro, spécialiste de la géotechnique, et les autres partenaires. Le projet s’appelait Betuwe. Il faisait partie d’un projet global pour une ligne ferroviaire de 160 kilomètres reliant le port de Rotterdam à la frontière allemande.

« Cette expérience m’a conforté dans le souhait de diriger des projets hors du commun, quels que soit les contraintes. Être un bâtisseur. »

À 23 ans, vous foulez pour la première fois le sol africain en passant 15 jours à Ouagadougou. Quel souvenir en gardez-vous ?

« Il y avait un désir d’Afrique. Était-ce un désir d’Afrique ou un besoin de retrouver mon ascendance ? Ceci dans le nouveau contrat gagnant-gagnant Afrique-France de Nicolas Sarkozy. J’étais très alerte sur la géopolitique.

« Il faut savoir qu’à ce moment-là mon hebdomadaire de référence est Jeune Afrique. Je lisais mes classiques : Césaire, Glissant, Fanon, Diop. Le livre révélateur est Le combat pour l’Afrique et la démocratie, issue de l’entretien de Jonas Savimbi avec un journaliste togolais, Atsutsé Kokouvi Agbobli. Par ailleurs je partageais un lieu avec le défunt Hervé Bourges, et d’autres personnalités, dans le restaurant La jungle TransAfric au 15 rue d’Aboukir à Paris. Sur le plan économique je consultais des rapports de l’AFD et/ou du CIAN pour comprendre les enjeux du continent.

« J’ai saisi l’opportunité de fouler le sol burkinabé de Thomas Sankara, à la rencontre d’un peuple conscient des réalités du monde et impliqué dans le développement de son pays à tous les niveaux. C’est un fort allié pour la démocratie en Afrique de l’Ouest, présidé par Blaise Compaoré, puis par son Excellence Roch Kaboré. Je suis fier du peuple du pays des Hommes Intègres qui a fait un bond en avant dans son développement malgré son enclavement.

« Il fallait que j’explique dans quel état d’esprit j’étais avant de fouler le sol avant de me rendre compte qu’en réalité il y a une Afrique qui bouge, qui s’investit. Tout cela est au-delà des clichés. »

Petite précision :

« Il faut savoir que tout mon parcours professionnel est chez Vinci Construction. C’est-à-dire qu’il y des filiales. GTM en ai une. Je commence en 2005 chez GTM Bâtiment. Je ferais ensuite une rotation chez Sogea-Satom au Niger. »

Que retenez-vous de votre expérience d’ingénieur travaux chez GTM Bâtiment ?

« C’est une opportunité sur un chantier complexe. On appelle cela des E.R.P. C’est-à-dire des Établissements Recevant du Public. C’était pour le Pôle Culturel d’Alfortville. On y a construit une médiathèque, une salle de spectacle de 400 places et une salle de convivialité avec un parking au sous-sol. Je me suis occupé du pilotage des corps d’état secondaire et de la façade vitrée. On appelle cela mur-rideau.

« En 2006, je participe à la réhabilitation du siège social de Vinci Construction France à Nanterre, faisant suite au rapprochement entre SOGEA et GTM Bâtiment.

« En 2007, je gagne en responsabilité. Je suis affecté sur un projet d’ouvrage fonctionnel pour des bâtiments de logistiques qui sont non-loin de l’Aéroport du Bourget. Je me suis occupé du Génie Civil, de la charpente bois. Nous sommes une équipe avec des collègues qui s’occupent d’autres parties.

« Ce que je retiens au final de ces expériences chez GTM Bâtiment, c’est que l’on m’a fait confiance. À chaque projet, j’ai gagné en responsabilité. On met toujours à l’honneur ce qui ne va pas mais mettons à l’honneur ce qui va. En tant que jeune diplômé, j’ai eu la chance inouïe de commencer par un chantier complexe sous la direction de brillants ingénieurs. Je n’étais pas tout seul. C’est la raison pour laquelle je dis « je participe », parce que l’on n’est jamais tout seul. »

En 2005, vous devenez ingénieur civil sénior chez Vinci Construction. Que retenez-vous de ce moment ?

« En 2005, je suis tout jeune diplômé lors de mon arrivée chez Vinci. La particularité étant que c’est sur les bancs de l’école que je signe ma promesse d’embauche. Ceci pour montrer que le secteur est très dynamique, se porte bien et sait repérer les talents. Je n’ai jamais eu à faire, jusqu’à aujourd’hui encore, de CV ou de lettre de motivation. Je ne suis jamais passé par la case APEC.

« C’est un gage de confiance. C’est un signe qu’il faut savoir saisir les opportunités dans la vie. Il y en a qui ne se représente pas une deuxième fois. Ce que j’ai trouvé chez Vinci c’est qu’il y avait une atmosphère d’entreprise anglo-saxonne. »

Comment avez-vous vécu votre poste d’adjoint au directeur d’exploitation chez Sogea-Satom au Niger ?

« Il faut savoir que sur le papier j’exerçais en tant qu’ingénieur travaux expérimenté responsable des activités liées aux travaux de Génie Civil. Sur le terrain je définis mon rôle comme l’adjoint d’un directeur d’exploitation, voire d’agence.

« J’arrive au Niger au début du mois de décembre 2008, dans la capitale, Niamey. Le 14 décembre 2008, je pars à 1’200 kilomètres au Nord, à Arlit. J’exerce un peu moins de 2 ans, dans un climat de rébellion. Notre mission principale, de sous-traitant d’Areva, c’est la réalisation d’un projet hors du commun de lixiviation de l’uranium puis des voiries et axes routiers entre les deux cités minières, Akokan et Somaïr, dans le Massif de l’Aïr.

« Ce poste m’a permis de passer le cap de la gestion d’une « agence », avec divers chantiers et un personnel expatrié et local que je n’aurais pas eu la chance d’encadrer dans l’Hexagone, aussi jeune. J’avais 28 ans.

« Je garde de précieux souvenirs avec les collaborateurs d’Areva des sites d’Akokan et de Somaïr. Il y avait aussi un autre site à 80 kilomètres : Imouraren. Je ne peux qu’être satisfait de la dimension humaine de cette aventure professionnelle. De toutes les façons, au-delà de la technique, que j’adore, c’est vraiment les relations humaines. Le fait de faire interagir différentes personnalités autour d’un projet. Il y a des hauts et des bas. Il faut trouver, avoir l’intelligence suffisante pour créer une alchimie. À la fin l’on est récompensé. »

En septembre 2010 vous êtes pris en otage dans le désert saharien, au Niger. 1139 jours. Comment avez-vous vécu cette période ?

« Le contexte du terrorisme n’est pas celui d’aujourd’hui. C’était plutôt apaisé. Après les accords de paix entre le gouvernement Nigérien et les mouvements de rébellion Touaregs en 2009, il était évident que les jeunes soldats ne perçoivent pas leurs soldes, ni ne soient réintégrés dans la société civile : un terreau de recrutement pour les djihadistes.

« Malgré l’annonce du préfet d’Arlit, les familles ont été exfiltrées après le rapt du 16 septembre 2010. Nous l’avons vécu comme une injustice et une faute de nos employeurs respectifs. Nous leurs avions confiés la protection de nos vies, en vue d’une évacuation. Il m’a fallu des milliers de jours pour accepter d’être prisonnier de guerre. Rébellion, torture, évasion, simulacre d’exécution, restriction d’eau, ont eu raison de ma résistance face aux djihadistes.

« J’avais accepté que ma vie prenne fin dans le Sahara sans perspective de libération. Dans ma vie, j’ai fait des choix. J’ai assumé. On est d’accord sur le fait que c’est une injustice. D’accord, cela a été terrible. Il y a une responsabilité de l’employeur, certes. J’ai ma part de responsabilité également. Je ne me défausse pas. »

Quel regard portez-vous, près de dix ans après votre enlèvement, sur ce moment de votre vie ?

« Je voudrais partager avec vous des étapes de ma vie depuis ces dix années écoulées.

« Il a fallu que j’accepte mon destin. Le destin a voulu que je sorte libre. Cela n’a pas été facile. Il fallait sortir du syndrome du survivant. Pourquoi les autres tombent, ne reviennent pas, et moi je suis là ? Je dois accepter l’euphorie des proches et avoir à nouveau le goût de vivre. Après cette étape-là, il faut donner du sens à sa vie.

« Ensuite, il faut remettre le pied à l’étrier. Pour cela, il faut trouver sa place dans la société. C’est-à-dire avec vos inspirations, vos ambitions… Vous êtes un nouvel homme ou une nouvelle femme, un nouvel individu. Il faut l’entendre. Il faut le comprendre. Nos priorités ne sont plus les mêmes. Une fois que l’on a compris cela c’est comment doit-on remettre le pied à l’étrier ? Ce n’est peut-être pas avec le même cheval. Ce n’est peut-être pas les mêmes performances.

« Le temps de la reconstruction n’est pas celui de l’horloge dicté par notre société. Cela est valable aussi en situation de burn-out. Ce temps-là, il se construit selon son moi intérieur, selon son vécu, son enfance.

« Pour synthétiser tous cela c’est que l’on a décidé de ne pas agir pour éviter ce rapt afin de ne pas effrayer les investisseurs. Les ravisseurs ont eu le sablier de la négociation et donc de notre privation de nos libertés, du droit de Vivre. À la victime, aux rescapés de se réapproprier le pouvoir de décider de sa nouvelle destinée. Il faut pouvoir se recentrer avec soi pour pouvoir décider par soi-même de son destin. »

Comment vivez-vous cette pandémie ?

« Il y a un point commun entre la rétention et aujourd’hui : c’est la restriction des libertés. Ceci est nécessaire pour maîtriser la crise sanitaire, pour contenancer.

« Cependant, ce que j’ai appris sous les bombardements de l’opération Serval, c’est que pour faire corps avec tous les codétenus, les otages, il faut savoir se dire la vérité. Notre président a parlé de la guerre mais il y a eu des messages maladroits qui ont divisés les Français. Lorsque l’on parle de la guerre, c’est qu’il faut se dire les vérités parce qu’en face l’ennemi ne transige pas. C’est fatal.

« Je l’ai vécu comme tous les Français. Je ne vais pas surestimer ce que j’ai vécu. J’ai vécu l’enfermement comme tous les Français, avec des doutes, avec des peurs, avec tout ce que cela ramène. Oui, cela a amplifié certains troubles mais je ne suis pas devenu fou pour autant. Il y a eu de l’angoisse parce que c’était méconnu. »

Quels rapports avez-vous avec les réseaux sociaux ?

« L’émergence des réseaux sociaux c’est l’artificialisation des rapports humains. Nous sommes capables de nous attabler et de ne point échanger les yeux rivés sur nos écrans respectifs. C’est une scène qui m’avait marqué, le jour de ma libération, quand je suis arrivé à Paris, dans un restaurant. Il devait y avoir 4 convives qui étaient sur leurs tablettes et/ou leurs smartphones. Sachant que lorsque j’ai été enlevé en 2010, il n’y avait pas ce rapport aux smartphones, ni aux tablettes. C’était choquant.

« On ne se rend pas bien compte de la finalité du Like. L’idée c’est que l’on ne sait plus pourquoi on Like. Est-ce parce que l’on aime l’utilisateur ? Est-ce que c’est parce que le titre est accrocheur ? Ou est-ce, après lecture et analyse de l’article, que l’on like ? Les fils d’actualités sont trop anxiogènes pour y rester en continue. Je m’accorde de la détox. Il y a des périodes, quelle que soit l’actualité, je me coupe des réseaux sociaux pendant deux semaines. Tout simplement pour ne pas développer une addiction.

« Je me dis même qu’un jour on nous vendra du rapport humain détoxifié, à l’image du retour à l’agriculture biologique, après l’agriculture déraisonnée, comme le scandale du Chlordécone aux Antilles, avec l’usage intensif de pesticides à la Martinique. Nous sommes consommateurs. On en mange des minutes et des minutes d’informations. Et puis dans 10 ans, on va se rendre compte que cela nous rend malade, que cela développe des maladies. On nous vendra de la détox à tout va, comme on vend aujourd’hui de l’agriculture naturelle. Si je l’évoque ce n’est pas pour une recherche de buzz mais pour une réflexion sur l’avenir. »

 

***

Merci à M. Thierry Dol pour sa bienveillance et son écoute dans la participation de ce projet.

Publié par RomainBGB

Franco-sicilien né en Helvetie. Co-auteur de l'ouvrage "Dans l'ombre des Présidents" paru en mars 2016 aux éditions Fayard.

3 commentaires sur « M. Thierry Dol »

  1. Excellent camarade et un ingénieur très engagé malgré son jeune âge. Il serait un homme utile au développement de l’Afrique qui a tant besoin des hommes intègres. J’espère….mais aussi il est l’enfant des Antilles.

  2. Toi mon Frere, je te redecouvre dans cette confession…je retiendrai un seul mot VERITE…
    Le Monde est ton terrain de jeux…Keep you mind open and follow your way…
    Mazal Ha’ayim…

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