M. Frédéric Says

C’est l’histoire d’un Billet Politique

 

Chers Lecteurs,

Nos amis matinaux reconnaitront sans nul doute le nouvel interrogé dont je souhaite partager avec vous l’entretien-portrait. Il faut dire que si vous êtes un habitué des Ondes matinales de France Culture, vous n’aurez point de mal à le reconnaitre.

Sciences Po Lille. Les premières armes de notre interrogé se feront dans la capitale des Flandres pour se former à son futur métier de journaliste.

Le CFJ. Après y avoir réussi le concours, notre interrogé pourra prolonger sa passion : celle de la Radio ! L’École lui permettra de poser des bases solides pour la suite de son parcours professionnel.

Tremplin Radio France. Comme quoi, un concours peut transformer un essai gagnant ! En terminant 2ème, notre interrogé pourra ainsi faire son entrée au sein de la Maison de la Radio.

France Culture. C’est au sein de ces belles ondes radiophoniques que notre interrogé a le privilège de poser sa voix et d’apporter son expertise professionnelle chaque matin.

Billet Politique. C’est la couleur qui nous annonce la température de la journée. La chronique matinale de 8 heures 15 nous renseignant sur l’humeur que prendra notre journée.

Bercy. Sous la plume de Marion L’Hour et celle de notre interrogé, en 2017, les méandres des 40 kilomètres de couloirs du grand Ministère seront mis en lumière.

Bouquins. Puisqu’une année présidentielle s’annonce, il fallait bien un avant-goût pour en comprendre les attentes et le résumé du quinquennat précédent. Ce qui sera chose faite à travers le nouvel ouvrage de notre interrogé.

 

Je vous laisse découvrir le portrait de Monsieur Frédéric Says, journaliste politique sur France Culture et auteur de Billets Politiques ; Sur le fil du quinquennat, aux éditions Bouquins.

M. Frédéric Says – © Radio France – Christophe Abramowitz

 

Dans le cadre pandémique que nous connaissons, la réalisation de ce portrait a été réalisé, dans les conditions sanitaires requises, au sein d’un café parisien, le 12 octobre 2021.

 

Bonne lecture !

@romainbgb – 18/10/21

***

Biographie Express de M. Frédéric Says :

*1987 : Naissance à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme).

*1997 : saute une classe (le CM2).

*2004 : Titulaire du Baccalauréat série économique et sociale, mention assez bien ; à Clermont-Ferrand.

*2008 : diplômé de l’Institut d’Études Politiques de Lille.

*2008-2010 : Centre de Formation des Journalistes (CFJ) à Paris.

*2010 : lauréat (2ème place) du Tremplin Radio France ; concours à destination des jeunes diplômés d’écoles de Journalisme.

*nov.2010 : entre à France Culture en CDD.

*2013 : signe son CDI à France Culture.

*2013 : prix du reportage Radio France – format court

*depuis sept.2016 : propose son Billet Politique dans Les matins de France Culture.

*2017 : publie avec Marion L’Hour, Dans l’enfer de Bercy, aux éditions JC Lattès.

*9 avril 2021 : fête son 1000ème Billet Politique dans la matinale de France Culture.

*sept.2021 : publie Billets politiques, sur le fil du Quinquennat, aux éditions Bouquins.

***

 

A quoi rêve le petit Frédéric quand il est enfant ?

« Je rêvais assez tôt de devenir journaliste. Cela a dû se produire vers la fin de l’École Primaire ou le début du Collège. J’étais passionné par l’actualité. Mes parents achetaient les Hebdomadaires. La discussion se faisait librement, en famille.

« J’avais une fixette sur l’émission C’dans l’air, qui était présenté, à l’époque, par Yves Calvi. J’adorais cette émission. Je trouvais cela extrêmement intéressant. Parallèlement, j’avais une passion pour la radio. Je dois avouer par forcément pour la radio d’information ; même si j’écoutais beaucoup France Info. J’aimais aussi écouter Skyrock, France Inter, BFM Business, France Culture…Je ne sais pas si vous écoutez beaucoup la radio mais je trouvais ce média intéressant dans le côté rapport direct avec les personnes, presque charnel. Il y a une émotion qui est transmise en direct, comme cela, sans filet, sans filtre. C’était mon rêve.

« Je savais que c’était une passion mais je ne savais pas du tout si je pourrais en faire mon métier. Les chemins ne sont pas forcément évidents. Je ne savais pas comme tout cela marchait. La chose dont j’étais sûr c’est que cela me passionnait. »

Que retenez-vous de vos années d’études à Sciences-Po Lille et au CFJ de Paris ?

« En ce qui concerne Sciences-Po Lille, j’en garde un très grand plaisir à toucher des matières très différentes entres-elles. C’est-à-dire que vous allez avoir des cours sur le Droit constitutionnel. On avait de l’anthropologie, de la sociologie, des sciences économiques. On avait des cours de langues. Tout ceci fait que ce sont des matières intéressantes pour qui veut comprendre la société. Ce qui est la base du rôle de journaliste. J’en retiens cela.

« Par ailleurs, Lille c’est une ville très accueillante et ouverte pour les étudiants.

« En ce qui concerne le CFJ, j’en retiens que d’entrée de jeu, personne ne nous a donné d’illusion sur le fait que le secteur du journalisme est un secteur relativement sinistré ; sur le fait que cela allait être très dur. Je me souviens d’avoir vécu un contraste d’émotions entre le fait d’être évidemment très heureux d’avoir été sélectionné au concours puis directement, en arrivant, d’avoir ce petit coup derrière la tête de la part des intervenants. Ceci était très sincère. Ils ne nous ont pas vendu un monde médiatique qui n’existait pas. Ils nous ont dit : « Il y aura de la pige. Il y aura parfois des mois sans revenus. Il faudra que vous vous insériez dans ce monde médiatique qui n’est pas facile ! »

« J’y ai pris énormément de plaisir ; la 2ème année notamment. C’est l’année de la spécialisation dans un média. J’ai donc choisi évidemment la radio. Il y avait un studio d’entraînement. On nous apprend à bien écrire, à bien poser sa voix, à être clair, compréhensible etc…J’avais déjà fait un peu de radio associative mais c’est vraiment la première fois, de manière professionnelle, que j’ai pu me former. C’était un grand bonheur. »

En 2010, vous entrez comme journaliste à France Culture. Comment êtes-vous rentré là-bas ? Comment avez-vous vécu le concours Tremplin Radio France ?

« En fait c’est grâce au Tremplin, que je suis rentré à Radio France.

« Le Tremplin, c’est un concours à la sortie des Écoles de Journalisme pour la radio. Il y a une centaine de journalistes-étudiants de toute la France qui passent des épreuves de reportage, de présentation de journaux, d’interviews etc… À la fin il y a un jury composé de personne de la Radio qui détermine un ou plusieurs gagnants. J’ai eu la chance d’arriver 2ème, en 2010. Ce qui offrait automatiquement une place sur ce que l’on appelle, le Planning de Radio France. Ce sont des journalistes qui font des remplacements sur un peu toutes les radios. Cela peut être à France Bleu, comme à France Inter, France Culture ou France Info.

« Ce qui m’a permis d’intégrer la Maison en CDD. Je suis arrivé à France Culture mais j’ai tourné sur d’autres chaînes pendant 2 ans et demi avant d’être intégré en CDI. »

En 2013, vous signez votre CDI chez France Culture et êtes lauréat Format Court du prix du reportage Radio France. Comment avez-vous vécu ce moment ?

« Au début cela m’a paru irréel. Je ne réalisais pas trop. Surtout de me dire que j’allais pouvoir travailler à Radio France, à France Culture, qui était une radio que j’idolâtrais, en quelque sorte. Puis, très vite, l’impression que j’avais s’est confirmée. C’est-à-dire que c’est une radio qui est à la fois très exigeante, sur le fond, mais qui offre aussi des possibilités absolument géniales de pouvoir creuser des sujets, de pouvoir prendre un peu le temps du recul, de pouvoir faire des reportages au long cours.

« Le reportage qui avait été primé, c’était un reportage sur la prison, dans le cadre d’une journée spéciale sur les prisons sur France Culture. J’avais pu visiter une prison près de Lyon, la Maison d’arrêt de Lyon-Corbas, qui fait partie des prisons les plus récentes, nouvellement construites. Ce qui était intéressant c’est que même si le Ministère mettait en avant la modernité de la prison, où il n’y avait plus comme avant les rats, les cafards etc… Les détenus faisaient état d’un isolement très important. J’avais essayé de raconter le contraste entre la modernité des bâtiments et finalement le sentiment d’isolement et de tristesse qui lui était permanent. »

Depuis 2016, vous donnez la voix au Billet Politique des matins de France Culture. Comment s’est lancé cette nouvelle aventure ?

« Le Billet Politique est un format qui existait déjà. Il avait été créé par l’ancien chef du service politique, Hubert Huertas. Il est parti à la retraite. Ensuite plusieurs journalistes lui ont succédé pendant quelques mois. Au début, j’étais le N°3 sur le Billet. Puis, aux grés des congés et des remplacements des uns et des autres, N°2. À la rentrée 2016, en septembre, on m’a proposé de l’assumer pour cette saison.

« Pour être sincère, j’ai été pris d’une sorte de vertige parce que j’avais 29 ans. C’est un exercice qui est traditionnellement réservé plutôt à des personnes qui sont en fin de carrière, qui sont très expérimentées. Je me suis demandé si j’avais les épaules ; surtout en année présidentielle, forcément. Les premiers jours et les premiers mois ont été assez durs, d’autant que j’étais en train de finir un livre sur Bercy [NDLR : Dans l’enfer de Bercy.]. Je me suis mis une très grosse pression. Je dormais très peu pour essayer chaque jour de faire le meilleur sujet possible, avec la difficulté qui est que l’on ne doit jamais redire deux fois la même chose. Il faut chaque jour trouver un angle nouveau.

« Heureusement, j’ai pu compter sur le soutien de bon nombre de collègues, de confrères qui m’ont encouragé. Cela m’a aidé à prendre confiance en moi sur le fait que j’avais la légitimité et la connaissance politique pour l’assumer. Je pense que j’ai réglé ce conflit avec l’âge. Je pense que c’est un peu comme pour vous. Je pense qu’en réalité il n’y a pas d’âge pour être passionné de politique. On n’est pas obligé d’avoir 70 ans pour formuler des analyses et aimer la matière politique. »

En 2017, vous co-écrivez avec Marion L’Hour, Dans l’enfer de Bercy. Comment s’est produit la rencontre ? Comment avez-vous vécu ce projet ?

« Marion L’Hour est une consœur de France Inter, qui à l’époque est au service économique. Je l’avais rencontré par l’intermédiaire de Radio France et on est devenu très amis. On souhaitait, à l’époque, faire un livre ensemble.

« On était parti sur l’idée de faire une biographie d’Arnaud Montebourg. C’est une personnalité qui nous intéressait ; qui disait beaucoup des contradictions de la gauche sur plein de sujets, sur l’économie de marché, sur le nucléaire etc… On a rencontré Arnaud Montebourg. Il venait tout juste de sortir de Bercy. Pendant cet entretien, le côté le plus intéressant c’était lorsqu’un ministre arrive à Bercy, quel frein il rencontre, entre son enthousiasme, ses projets et puis l’Administration, le Cabinet, les experts, les Lobbys etc…qui à Bercy sont aussi parfois des contraintes très fortes pour l’action d’un ministre.

« On est ressortis de là en se disant, au fond, il est là, le vrai sujet. Montebourg… Il y a déjà eu des livres autour de lui… Que peut faire le politique lorsqu’il arrive dans un Ministère ? On s’est lancé dans cette aventure qui était assez énorme. C’est un Ministère très imposant de plusieurs bâtiments. Il y a énormément de bureaux. On dit qu’il y a plus de 40 kilomètres de couloir dans Bercy. Il y a énormément d’acteurs, de ministres, de Cabinets, d’Administrations. Cela a été de très longue haleine. Près de 2 ans de travail avec, de mémoire, 80 interviews. À la fin, on avait une matière vraiment foisonnante. Il y a plein de sujets qui sont connexes. Il y a l’Union Européenne, la concurrence, la fiscalité… Le plus dur a été de faire entrer tout cela dans un livre de 300 pages. »

En avril, vous avez fêté le 1000ème Billet Politique. Comment avez-vous vécu ce moment ?

« Bizarrement, ils sont passés assez vite ces 1000 Billet Politique parce que l’actualité, depuis 2016, a été très chargée. Il y a eu évidemment cette campagne de ce candidat que l’on n’attendait pas, en 2017, Emmanuel Macron. Il y a eu ensuite toute une reconfiguration du jeu politique. Il y a eu beaucoup d’affaires. Il y a eu beaucoup de crises. L’Affaire Benalla. La crise des Gilets Jaunes. L’actualité n’a donc pas manqué. »

En septembre, vous avez publié Billets Politiques ; Sur le fil du quinquennat. Comment est né ce projet ?

« C’est un éditeur des éditions Bouquins qui m’a contacté, Emmanuel Clerc. Il me dit : « Il va y avoir 1000 Billet Politique. On aimerait bien, si tu en es d’accord, en extraire environ 80, qui puisse résumer ce quinquennat, expliquer comme l’on en est arrivé là et sur quel terreau va se jouer la présidentielle. » J’ai évidemment accepté.

« Ce qu’on s’est dit c’est qu’il ne fallait pas seulement compiler des Billet Politique, que les auditeurs avaient pu déjà entendre. On a choisi de mettre quelques inédits, qui n’étaient pas passé en Radio.

« Mais il y a aussi dans le livre un long avant-propos, où je raconte les coulisses : comment se préparer un billet quotidien ? Est-ce qu’il y a des pressions avec les responsables politiques ? Comment on interagit avec eux ? Je décris aussi avec un regard critique le monde médiatique parce qu’on est dans un écosystème où les chaînes d’Information donnent le tempo. Elles sont elles-mêmes soumises à concurrence entre-elles. Elles sont tentées de faire toujours plus binaire et toujours plus brutal, au niveau des débats.

« J’ai souhaité expliquer pourquoi le Billet Politique, et la rédaction de France Culture en générale, vise à prendre du recul et à garder son calme par rapport à cette hystérie qui n’aide pas les électeurs à faire un choix éclairé. »

Couverture de l’ouvrage « Billets Politiques ; Sur le fil du quinquennat » de M. Frédéric Says ; éditions Bouquins.

Le premier Billet Politique qui me vient à l’esprit est celui du 2 mars 2018 : La politique peut-elle se passer de poésie ? – Vous énnoncez cette phrase : « La politique sans poésie n’est qu’un amas de chiffres, de graphiques, de mesures. » N’est-ce pas ce qu’ils ont tendance à tous oublier ?

« Tout à fait. C’est ce qui explique parfois le désintérêt et la défiance parfois. On peut avoir l’impression que les hommes politiques aux responsabilités, lorsqu’ils viennent nous parler à la télévision ou à la radio, ressemblent à des algorithmes, qui débitent sans humanité des données chiffrées. On nous parle de courbes, de tableaux, de statistiques, de taux, de pourcentages…

« La politique c’est aussi épique ! C’est aussi romanesque ! Ceci, pas uniquement pour le plaisir de la joute oratoire ou du verbe. C’est une communauté politique, qui se parle entre elle pour dire où est-ce qu’elle veut aller. Là-dedans, il y a quelque chose d’éminemment humain, et parfois poétique, qui à mon sens ne doit pas être oublié dans notre politique actuelle. »

Ensuite, j’avais noté le Billet du 8 janvier 2018 : « Twitter va-t-il tuer des carrières politiques ? » – De quoi poser les mots sur ce que l’on observe sur ce média chaque jour ?

« Effectivement, sur le changement qu’épuisent les réseaux sociaux, c’est souvent traité de manière anecdotique dans l’analyse. C’est-à-dire que l’on dit que les politiques vont sur les réseaux sociaux pour essayer de séduire l’électorat jeune etc… On l’a lu 10000 fois. Ce qui est vrai mais à mon avis n’épuisent pas le changement des réseaux sociaux dans la vie politique française.

« D’une part, désormais le futur président que l’on va avoir en France, à partir de 2027 ou de 2032, aura eu depuis son enfance une existence sur les réseaux sociaux. Il aura donc produit du contenu depuis des années. Il y aura, en quelque sorte, une base de données pour chacun des candidats, à laquelle il aura lui-même apporté des munitions.

« Les conséquences de tout cela étant que chacun d’entre eux verront leurs passés numériques fouillés, sujets à polémique, sujets à controverse ; de plus ou moins bonne foi d’ailleurs. Ce qui amènera à poser la question de savoir à quel point est-on responsable de ses écrits d’il y a 20 ans ? Ils pourront expliquer qu’ils ont changé. Ils pourront expliquer qu’ils assument. Ils pourront expliquer qu’ils se sont fait pirater, à l’époque. C’est un effet politique qu’il ne faut pas nier. Cela a toujours existé le fait d’aller chercher des dossiers.

« Je pense à Jacques Chirac contre Lionel Jospin en 2002, qui est déterre le passé trotskiste du candidat et qui s’en sert comme un argument de campagne. À l’époque, il fallait aller le chercher, mettre des gens sur le coup etc… Là, cette fois-ci, tout sera quasiment sous nos yeux et aura été fourni par la personne, elle-même. C’est le premier changement.

« Deuxième changement, désormais les responsables politiques ont leurs propres canaux de diffusions. Ils ont moins besoin des médias. Le meilleur exemple de tout cela, c’est évidemment Donald Trump, en 2016, qui passe son temps à dire que les médias sont des fake news. Il continuait son travail de conviction via son compte Twitter. Les médias traditionnels perdent évidemment leurs monopoles de production de l’information. La grande hypocrisie qui le fera, à la fin, d’ailleurs bannir dudit réseau social. »

On ne va pas tous les énumérer mais il y a aussi le Billet du 18 avril 2018 : « François Hollande 2022 ! » Se retrouver en direct, lors de la lecture de la chronique, face à Nicolas Sarkozy, François Hollande ou Emmanuel Macron, ne rajoute-t-il pas un peu de stress ?

« Bien sûr.

« Pour Emmanuel Macron, comme je le raconte dans mon livre, j’ai très mal dormi cette nuit-là. Je sais qu’il avait des raisons d’être énervé par rapport à la parution de notre enquête précédente, [Dans l’enfer de Bercy] où l’on parlait justement des frais de représentation du ministère, qu’il avait utilisé pour se constituer un réseau dans le Tout-Paris, en invitant, jusqu’à 2 dîners par soir, des personnalités du monde du spectacle, du monde médiatique etc… Ce qui n’était pas illégal mais qui posait question sur l’utilisation des deniers publics. Il y avait donc un fort stress. Mais il n’a pas contesté la véracité de nos chiffres.

« Pour François Hollande, un peu moins, puisque d’une part il n’était pas en campagne lorsqu’il est venu. Il était ancien président. D’autre part, parce que tout le monde sait que c’est quelqu’un qui a un certain goût pour les interviews, pour l’exercice médiatique. Il a de la répartie. Il va plutôt se prendre au jeu.

« Nicolas Sarkozy est venu faire une émission spéciale sur les 10 ans de la crise économique. Je me retrouve face à lui. On en vient, à l’antenne, de parler de la notion du « nouveau monde ». Nicolas Sarkozy commence à avoir des propos assez critiques à l’égard d’Emmanuel Macron sur la question du « nouveau monde ». Comme quoi, chaque nouveau président prétend qu’il est nouveau. Qu’il vient d’une nouvelle ère. Moralité, il y a une continuité très forte, dans les pratiques. Ce en quoi Nicolas Sarkozy a raison. Ce qui est particulier avec Nicolas Sarkozy c’est qu’il est toujours dans cette méthode, vis-à-vis des journalistes : une caresse-une claque.  Typiquement, il va me dire que je suis jeune et me félicité pour mes propos (la caresse). La claque, c’est : « mais profitez-en, cela ne va pas durer. »

« Ce qui reste insolite sur cette venue c’est que le matin où il est dans nos studios, il devait faire sa grande rentrée politique. Le grand retour. On devait être en septembre. Nicolas Sarkozy devait apporter sa vision. Le souci c’est qu’au même moment, le jour même, à 8H20, Nicolas Hulot démissionne en direct sur les ondes de France Inter. Évidemment, Nicolas Sarkozy passe sous les radars médiatiques à cause de cela.

« Je vois l’information en temps réel sur Twitter lorsque je suis en face de lui. Il n’était pas venu pour parler de cela. Son attachée de Presse n’était pas favorable à ce qu’il réagisse. Je le sentais dans son regard. Je lui pose tout de même la question. Nicolas Sarkozy était un peu fâché de se faire voler la vedette. Il nous répond que « c’est un non-évènement ». Selon lui, il faut parler de la crise migratoire, de la transition énergétique mais pas de Nicolas Hulot… Il ne souhaite pas répondre tant c’est un non-évènement pour lui. Nicolas Hulot avait, auparavant, refusé d’être son ministre. »

J’ai noté le Billet du 21 mai 2019 : « Kylian Mbappé est-il le meilleur homme politique de France ? » – Comment vous est venu l’idée de ce papier ?

« Je suis habitué, pour le Billet Politique, a scruter les techniques oratoires des personnalités politiques dans les discours, à les décrypter. Lorsque j’ai entendu Kylian Mbappé s’exprimer lors de la remise de son trophée de meilleur joueur de la Ligue 1, cela m’a tout de suite frappé parce qu’il y avait une ressemblance avec certains discours de politiques.

« Dans la manière de suggérer par des non-dits tout en étant assez clair. Dans la manière de remercier ceux que l’on appellerait les « barons » en politique ; ici, il remercie Nasser al-Khelaïfi, le président du PSG. Il fait comprendre qu’il a peut-être envie de partir du PSG, sauf s’il on lui confie d’autres responsabilités. Cela m’a fait penser typiquement à quelqu’un qui souhaiterait être nommé ministre, qui ferait comprendre qu’il a des ambitions.

« C’est quelqu’un qui a un discours politique parce qu’il l’a compris très tôt. Je pense que de ce point de vue-là, il est très intelligent. Il était, au-delà d’être un footballer, une sorte d’icone pour la société française. Ce qui signifie que sa parole, y compris dans des domaines qui ne sont pas le Football, avait un poids considérable. Il fait donc très attention.

« C’est l’exemple que je prends dans ma chronique, sur l’appartenance identitaire lorsqu’il est interrogé par des enfants sur ses origines. [NDLR : émission Au Tableau ! diffusée sur C8 le 13 juin 2018.] Il fait une réponse qui est politiquement élaborée en disant : « Il faut toujours être fier de ses origines. Je sais que j’ai des origines étrangères par mon père et par ma mère mais pour autant je suis français. C’est la France qui m’a tout donné. Je dois à mon tour lui donner. » Ce qui est une preuve de maturité incroyable mais en même temps d’une très grande habilité politique de la part de ce joueur-là. Je ne serais pas étonné que dans 20 ou 30 ans, on le retrouve à un poste de décision soit en France soit à l’International. »

Pour finir, j’ai noté la chronique du 7 novembre 2018 : « Billet Politique : ce que je peux enfin vous dire. » qui fait écho à l’«Avant-propos ». Avez-vous pu vraiment tout dire ?

« [Rires] Au cours des Billets ou au cours du livre ?

« Disons que je ne me suis jamais autocensuré mais j’ai toujours essayé de faire attention à ce que, en étant dans l’esprit critique, cela ne passe pas pour des attaques gratuites et faciles contre des candidats. Comme je le dis dans mon « Avant-propos », je m’attache vraiment à ne pas être dans le systématisme ; ne pas taper en permanence sur le même courant politique ou, au contraire, encenser en permanence tel autre courant politique. Je pense que c’est ce qui distingue des médias d’opinion. Il est arrivé parfois que j’écrive une pique un peu méchante sur tel ou tel candidat mais que finalement je ne la mette pas parce que cela aurait fait un acharnement personnel un peu gratuit.

« En revanche, dans le livre, oui, j’ai pu tout écrire. Notamment les coulisses des relations avec les responsables politiques parce que c’est une question que l’on me pose souvent, y compris dans mon entourage familial, amical, ou parmi les auditeurs. Le fait de savoir à quel point l’on vous fait des pressions de la part des responsables politiques pour écrire telle ou telle chose. C’est l’occasion de démystifier un peu. Oui, les politiques sont dans un rapport de séduction. Vous l’avez vu vous aussi. Ils essayent de convaincre au maximum ; après tout c’est bien leurs rôles. Et, non. Il faut aussi une sorte de lucidité dans l’exercice journalistique. Ne jamais croire que l’on est important. À mon sens c’est majeur mais c’est toujours partagé. On n’est que le vecteur, qu’un point de vue, d’analyse. On n’est pas soi-même important parce que l’on est écouté ou reçu dans un Ministère. »

Comment vivez-vous cette période pandémique ?

« Je vais commencer par le personnel.

« Ce qui a changé c’est que l’on s’est mis au télétravail, y compris pour les chroniques, au plus fort de l’épidémie. Ce qui voulait dire, faire la chronique depuis mon salon avec un système très perfectionné, sur le téléphone, d’application que Radio France s’est procuré. Ceci permettant de faire une voix comme si vous étiez quasiment au micro, avec une bonne connexion Internet. Les premiers jours je me suis dit : « C’est cool ! Je gagne du temps de sommeil ! » C’est toujours douloureux. Je ne suis pas du matin. Ce qui me permettais de gagner le temps du trajet.

« Au bout de quelques jours, le studio a commencé à me manquer parce qu’il y a toutes ces choses imperceptibles. L’échange de regard avec le matinalier, Guillaume Erner. L’ambiance feutrée du matin : il n’y a pas beaucoup de bruit. Le micro en face de vous, avec la lumière rouge qui s’allume. C’est tout un tas de chose dont on se rend compte, une fois que l’on ne les a plus, que cela participe tout de même d’un univers bien particulier. J’ai été assez content de pouvoir revenir en studio. Même si l’on peut encore faire un peu de télétravail. Je le fais parfois. À distance l’on perd ce côté charnel, que j’évoquais, de la Radio qui est tout de même un média d’échange. Cela je l’ai regretté.

« Ensuite au niveau journalistique.

« Ce qui était très intéressant c’est que pendant tout une période qui va grosso modo de mars à septembre 2020, les politiques se sont beaucoup mis en retrait. Ils étaient tellement conscients du fait qu’il se dégageait une défiance de leurs paroles, qui n’est pas née avec la crise sanitaire, mais qui s’est encore accentuée. Il y a eu beaucoup de bévues, d’hésitations… sur les masques, notamment. Ils ont fait le choix de se mettre derrière les scientifiques. À une époque, si vous écoutiez le Premier ministre, le ministre de la Santé, voir le président de la République lui-même, à chaque fois c’était : « Les scientifiques nous disent que… » En gros, on appliquait ce qu’ils nous disaient.

« C’est un discours qui à la fois aider à convaincre les gens parce qu’en moyenne la population a plus confiance dans les grands professeurs de Sciences que dans les responsables politiques, que dans les Partis. En même temps, cela était un problème d’un point de vue démocratique dans la mesure où ce que l’on demande aux politiques, ce n’est pas uniquement de suivre des experts scientifiques. C’est de trancher entre un ensemble de contraintes qui sont différentes entres-elles.

« Pour la crise sanitaire, il y avait évidemment la contrainte scientifique, du virus, qui est très claire. Mais il y avait aussi des contraintes économiques, le chômage. Est-ce qu’il faut arrêter les activités ? Il y avait des contraintes diplomatiques. Est-ce que l’on ferme la frontière avec tel pays, parce qu’il y a beaucoup de virus, au risque de le stigmatiser ? Il y avait des contraintes psychologiques. Est-ce que les gens sont prêts à être enfermés ? Quand bien même cela serait raisonnable pour contrer le virus. Est-ce qu’ils sont prêts à n’avoir qu’une heure de sortie par jour ? Le rôle du politique c’est d’arbitrer toutes ces contraintes qui s’additionnent.

« De ce point de vue-là, il n’y a pas mieux que la légitimité démocratique pour être en position de trancher. C’était la limite de ce côté, « je m’abrite derrière les scientifiques ». »

Quels rapports avez-vous avec les réseaux sociaux ?

« Ambivalent.

« D’abord, c’est une source appréciable pour ne rater aucune information. Parce ce que s’il y a une petite information au fin fond d’un petit papier dans un journal, il y a quelqu’un, parmi les passionnés de politique, qui va la repérer et qui va la diffuser. C’est précieux, pour ne rien perdre. C’est une information rapide. C’est une information parfois drôle aussi.

« Comme je le dis dans le livre, c’est une sorte de vigie collective. Il arrive que sur Twitter, des auditeurs, des auditrices, m’interpellent pour me suggérer des sujets. Parfois, c’est un échange suite à un Billet. « Ce matin, je n’étais pas d’accord avec ce que vous avez dit. » Ceci est le bon côté.

« Le mauvais côté c’est que très vite, les cercles militants, je parle des noyaux durs, ont parfois du mal à accepter la critique. Surtout, ils ont l’impression que vous en voulez qu’à leur candidat. C’est-à-dire que si vous faites 5 Billets Politiques, vous tapez sur 5 Partis. Si le jeudi, c’est consacré au leur, ils ne vont lire que celui-là. Cela va les énerver. Ils vont tout de suite dire que vous êtes de parti-pris, que vous êtes méchant à leur endroit etc…

« L’exercice, qui n’est pas simple psychologiquement, c’est une sorte d’hygiène mentale par rapport aux réseaux sociaux. C’est à la fois les prendre pour ceux qu’ils ont de bons, aller prélever les pépites. En même temps, toujours se dire que cela ne représente qu’un microcosme, une petite partie de la population française. C’est un miroir déformant avec les personnes les plus politisées, les plus militantes, et parfois les personnes les plus véhémentes, virulentes. Comme je le dis parfois, votre TimeLine, c’est-à-dire les gens que vous suivez, ne représente pas Twitter, en entier. Twitter, lui-même, ne représente pas les réseaux sociaux. Les réseaux sociaux ne représentent pas la société française. Cela fait tout de même déjà beaucoup de miroirs déformants. Ce qui fait qu’il faut toujours relativiser les effets d’emballements. »

***

Merci à M. Says pour sa bienveillance, son écoute et sa participation à ce portrait.

Publié par RomainBGB

Franco-sicilien né en Helvetie. Co-auteur de l'ouvrage "Dans l'ombre des Présidents" paru en mars 2016 aux éditions Fayard.

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